Je suis devenu professeur de géopolitique, après avoir été diplomate. J’avoue que pendant plusieurs années je ne savais pas exactement ce que j’enseignais, guidé par une vague intuition, à l’écoute de mes étudiants, dont le cercle s’est progressivement élargi pratiquement à tous les continents. Grâce à nos interactions, reposant toujours sur transparence et sincérité,  j’ai fini par faire une « découverte » : ma discipline, contrairement aux idées reçues, ne se résume pas aux calculs des Etats sur fond d’obscures luttes d’influence, ni aux subtilités du jeu diplomatique, incompréhensible pour les non-initiés.

Définition de la géopolitique new look

Qu’est-ce qu’est donc la géopolitique, au fond ? C’est un regard, empreint inévitablement d’une expérience personnelle, sur les relations internationales et – surtout ! – interindividuelles, dans leur constante évolution (hier, aujourd’hui, demain).

C’est une vision du monde de professeur, croisée en permanence avec celle d’étudiants, ces derniers n’étant pas des élèves, mais les  futures global decision makers. Un partage ayant vocation à séparer l’essentiel de l’accessoire. Identifier les enjeux clés. Mettre le focus sur la quintessence. Avec, in fine, un objectif humain : permettre à chaque individu, indépendamment de sa géolocalisation et sa spécificité culturelle, de mieux comprendre sa place dans notre monde global, plat, interconnectée.

Bref, You & World.

La place de chaque individu dans le monde du XXIe siècle

You & World, c’est justement le nom du groupe sur Facebook que j’ai créé, il y a un an et demi. Au début, plutôt pour have fun. Et seulement après, face à une avalanche d’adhésions et aux attentes qui se sont exprimées, pour en faire un Global Interactive Forum, ouvert à mes collègues – enseignants, chercheurs, journalistes, hommes et femmes politiques, etc., mais – avant tout, en priorité absolue –  à mes étudiants du monde entier.  Et à tous ceux qui s’intéressent à leur position dans le monde. Pour leur offrir un espace interactif et instantané

où tout le monde peut débattre, en toute liberté, grâce au génie de Facebook, des grands enjeux du siècle, en s’appuyant sur l’actualité brûlante.

Dans l’inspiration de Gutenberg et Steve Jobs

Ceci n’est pas « la géopolitique pour les nuls », mais la géopolitique qui s’extrait du cercle, restrictif et étouffant, des experts pour se mettre à la portée de tous. La géopolitique – pour tout le monde. Absolument tout le monde. Comme l’imprimerie, dans l’inspiration de Gutenberg. Ou le smartphone pour Steve Jobs.

Manifestement, cette idée était déjà ancrée dans l’air du temps. Le nombre de contributeurs du groupe atteint actuellement 6 000 et progresse tous les jours. La page accueille en moyenne 200 posts par jour, sans compter de très nombreux commentaires.  Mais l’essentiel n’est pas dans la quantité, mais dans un changement mental qui s’opère : la géopolitique, qui semblait, auparavant, à la majorité des adhérents une matière abstraite, élitiste, opaque, est devenue, pour eux, un réflexe de clic. Quelque chose d’accessible, simple, voire banal.

Cette approche a aussi révélé les véritables vocations des gens qui ne savaient pas, faute d’avoir eu, précédemment, l’occasion de le faire, qu’ils pouvaient maîtriser, commenter et mettre en perspective les flux d’informations sur la marche du monde. Je n’en finis pas d’être surpris par la pertinence et la profondeur de leurs analyses, par la réactivité et l’originalité des informations qu’ils publient, en exclusivité, dans le groupe. A tel point que je les consulte désormais, en premier lieu, comme source indispensable pour mes cours et tribunes géopolitiques dans Le Monde, Le Figaro, Les Echos, sur Atlantico, etc.

Essayer de « manager » la globalisation, c’est tenter de stopper un tsunami avec une digue de pacotille

Bien entendu, l’évolution de You & World n’a été et ne sera jamais parfaite, linéaire. Ni exempte d’excès de langage, d’amalgames, d’approximations,  de clashs d’égos, de défoulements de frustrations et de ressentiments, et aussi, plus prosaïquement, de torrents de stupidité. Et ce, ponctué d’incessants appels à moi pour interdire, censurer, virer les « déviants ». A quoi ma réponse est et sera toujours, fondamentalement, la même : non, je ne serai jamais ni gendarme, ni arbitre. Non, je n’ai ni l’intention, ni la possibilité de contrôler, régenter, administrer – hormis les cas qui tombent sous le coup de la loi (appels à la violence, à la haine raciale, les abjectes invectives personnelles) – la liberté d’expression au sein d’un forum consacré aux sujets essentiels du monde contemporain.

Pourquoi cette position ? Parce que, d’abord, personne ne peut prétendre au monopole de la vérité en géopolitique, celle-ci étant un constant débat contradictoire, où l’ensemble des individus de la planète ont voix au chapitre. Et ensuite, You & World n’est pas, n’est plus pas à moi : il appartient à ses acteurs – contributeurs, pilotes du chargement. Autrement dit, à tous ses membres, sans exception aucune, qui, ayant accès à une tribune interactive d’expression globale, doivent assumer pleinement la responsabilité de leurs propos.

Ainsi sont faites, à mon avis, les règles du jeu qui rythment la révolution en matière d’information et de communication que l’Humanité toute entière, dans son indissociable ensemble, est en train de vivre, en ce début de nouveau millénaire. Au diapason de la globalisation du XXIe siècle, conçue comme « nexus of peuple, places and ideas » (cf. mon EBOOK « Reconnecter la France au monde. Globalisation : mode d’emploi », Atlantico-Eyrolles, 2014) ; les tentatives de « manager » cette globalisation ne seront jamais plus fructueuses que celles de stopper un tsunami avec des digues de pacotille.

Dans ce contexte, la géopolitique se révèle comme l’air que tout le monde respire. Comme la prose de Monsieur Jourdain que l’on pratique à tout instant, sans forcément s’en rendre compte.

Bienvenu dans You & World  ! Bienvenu dans la géopolitique 3.0 !

Alexandre Melnik

Professeur de géopolitique ICN Business School Nancy