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Les attentats à Paris sont une aubaine inespérée pour les régimes autoritaires engagés, en ce début du XXI siècle, dans une course à la performance contre les démocraties. De Moscou à Pékin, en passant par Ankara, leur message à l’adresse de l’Occident est d’une simplicité glaçante : « nous vous avions prévenus ! Ne soyez pas surpris par les horreurs qui s’abattent sur vous : c’est vous-mêmes qui avez engendré des monstres qui vous tuent. Bref, vous récoltez la tempête après avoir semé le vent et méritez donc ce qui vous arrive ».

Au fond, il s’agit de deux visions antinomiques de la vie de société (et de la vie tout court), ainsi que de la place de l’Etre humain dans le monde. Dans notre monde global et interdépendant, dont nous sommes tous des contemporains.  Le clivage entre ces deux visions passe par la position du curseur entre la liberté et l’autorité.

Ecoutons une fois de plus les autocraties : « L’Occident a sacrifié l’autorité sur l’autel de la liberté. Résultat : stagnation économique, relâchement des mœurs, carcan du « politiquement correct », fragmentation multiculturelle de la société qui perd, du coup, ses repères identitaires. Autrement dit, le suicide au ralenti de la civilisation occidentale qui sort, à cause de sa propre cécité, des écrans radars de l’Histoire, en continuant à danser à bord du Titanic ».

Sous – entendu : les autocraties, elles, en privilégiant l’autorité par rapport à la liberté individuelle, sont mieux munies pour affronter les défis globaux du siècle nouveau, qui sera, de toute façon, le siècle post-occidental, comme le reconnaissent, depuis longtemps, même les maîtres à penser occidentaux (Fareed Zakaria, le bestseller géopolitique « The Post-American World », 2008).

Est-ce vrai ? Faut-il faire une croix sur la démocratie qui est, après tout, une invention récente de l’Humanité ? La jeter à la poubelle de l’Histoire ?

Rien n’est moins sûr, à mon avis.

Certes, nous entretenons souvent le culte de la liberté, au risque de jongler avec le laxisme.  Certes, nous sommes aujourd’hui contraints de nous allier, au Proche-Orient, avec la Russie de Poutine. Alors que cette Russie-là est incompatible avec nos valeurs fondamentales, car elle viole la loi internationale et rétrécit son champ interne des libertés publiques. Mais les alliances circonstancielles, concédées par les démocraties avec leurs ennemis,  ne datent pas d’aujourd’hui. Ainsi,  pendant la Deuxième Guerre mondiale, les démocraties se sont alliées avec Staline, le bourreau utile pour combattre la peste brune. Et aussi : les Américains ont soutenu, dans les années 1970, les Khmers rouges, dirigés au Cambodge par le despote sanglant  Pol Pot pour endiguer le menace communiste au Vietnam (la fameuse phrase de Henry Kissinger : « dites aux Cambodgiens que nous serons leurs amis. Ce sont, bien sûr, des voyous meurtriers, mais ce ne sera pas un obstacle pour nous »).

Dans des situations d’exception, ces « Yalta » contre nature s’imposent, sans doute, comme impératif de la realpolitik. Aujourd’hui, c’est le cas de notre rapprochement conjoncturel avec Poutine et Erdogan pour éradiquer, ensemble, le mal commun : l’EI et ses ramifications à travers le monde. Sans pour autant fermer les yeux sur la nature profonde de nos systèmes de vie qui nous différencient. Sans jamais renier nos valeurs, non-négociables, dont la liberté est la reine. Car ces valeurs constituent le substrat de notre identité, ayant assuré à l’Occident une prospérité et un mode de vie dont rêvent, de façon subliminale, les autocraties modernes.

La liberté individuelle est aussi l’unique moteur de la vraie innovation, la seule capable de faire avancer nos sociétés et d’ouvrir un nouvel horizon aux jeunes générations.

Posons – nous une question simple : qu’est-ce que les autocraties ont inventé, ces dernières années ? Rien ! Les Russes ne font que brandir les armes qui tuent, et les Chinois ne font qu’imiter (formidablement bien d’ailleurs) les inventions des pays démocratiques. Celles dont tout le monde, sans exception aucune, profite : Internet, Googol, Wikipedia, les smartphones, les réseaux sociaux, etc.

Non, les démocraties ne sont pas mortes. Mais pour survivre au XXI siècle, elles doivent se réinventer, renaître. A l’instar de la Renaissance du XV siècle ou, plus récemment, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale qui a dévasté l’Europe.

 Alexandre Melnik