280 milliards d’euros dans 56 millions de Livrets A, censés nous protéger de l’inflation… et de l’impôt sur le revenu, pour alimenter une épargne dite populaire.

Livret qui « est » ou qui « était » censé protéger de l’inflation ? La voilà en effet à 1,6% contre 0,75% pour le Livret A, taux fixé jusqu’en janvier 2020 ! Le rendement hors inflation du Livret est de -0,85% l’an : 2,4 milliards de pouvoir d’achat perdus par an. Bravo, la protection !

Mais pourquoi s’en prendre au Livret A et baisser sa rémunération au-dessous de l’inflation ? Pour une raison économique, en théorie favorable à tous même si elle appauvrit les détenteurs du Livret rouge : permettre à l’économie de mieux rebondir quand elle faiblit. Et elle a tant faibli que le Gouverneur de la Banque de France et le Premier ministre ont décidé fin 2017 d’abaisser le taux du Livret à 0,75% !

C’est toujours pareil : quand l’économie faiblit, la Banque centrale européenne baisse ses taux pour permettre aux taux des crédits bancaires de fléchir (et faciliter ainsi endettement, investissement et emploi), pour faire baisser l’euro (et aider exportation et entrées de capitaux), et pour diminuer la rémunération de l’épargne (et pousser à la consommation). Quand l’économie baisse, tous les taux doivent baisser au-dessous du taux d’inflation, pour que la machine reparte. La politique monétaire rend les taux réels négatifs. Mais aujourd’hui, comme la situation est pire pour l’économie, elle est pire pour les taux !

Donc la formule du Livret A va changer. Elle était trop favorable à l’épargne, n’ayant pas prévu les taux ultra bas actuels, reflets d’une crise aussi violente que longue. Elle allait contre la politique monétaire de la BCE ! La formule, désormais ancienne, faisait en effet que le taux du Livret A égalait au moins l’inflation, par dérogation à son équation de base : la demi-somme de la moyenne des taux intérêt et de l’inflation hors tabac à six mois.

Cette formule était un merveilleux exemple de la peur française de la finance. Elle combinait « le social », « l’économique » et « le politique ». « Le social », c’était l’inflation garantie. Sauf si « l’économique » gagnait, les taux de marché offrant à l’épargne une rémunération supérieure à l’inflation. Mais si ceci ne suffisait pas, venait « le politique » avec son « coup de pouce » qui remontait le taux. Il était toujours attendu des commentateurs, sauf qu’il vient de fonctionner à la baisse !

En effet, pour sortir de crise, le taux interbancaire est négatif : -0,35%, ce que la formule n’avait pas imaginé ! Pour pousser les banques à prêter, la Banque centrale européenne prélève quand elles déposent leurs excédents chez elle ! La formule ancienne donnerait un Livret A à 1,1%, l’inflation sur six mois, surclassant tous les placements et empêchant la baisse des taux des crédits bancaires. La nouvelle évite ce piège… au détriment de l’épargnant.

Ce sera désormais la demi-somme de l’inflation (« le social ») pour 1,1% et du taux d’intérêt pour -0,35% (« l’économique »). Mais ceci donnerait un taux à 0,37% ! IMPOSSIBLE ! Vient donc « le politique », avec un taux plancher à 0,5%. La trilogie française est là, mais marchéisée. Le taux du Livret A sortira en janvier 2020 de son hibernation à 0,75%, avec une inflation à 1,6% environ et montera très lentement. Bonjour, la protection de l’épargne populaire !

Sauf que ce livret A n’est pas « si populaire ». Certes, il représente plus du tiers de l’épargne réglementée des Français et 6% de leur patrimoine financier, mais 10% des détenteurs de Livret A ont 40% des encours ! Ces 5 millions de Livrets remplis ne bougent pas, exonération fiscale oblige. A chacun sa Suisse.

Alors les autorités ont décidé de « flécher » l’épargne vraiment populaire vers le LEP (Livret d’épargne populaire). Il rapporte 1,25% pour 7 700 euros au maximum, en fonction des ressources du détenteur (par exemple 29 864 euros au maximum pour deux parts fiscales).

L’idée est de pousser les classes moyennes vers les actions, en les désespérant du Livret A. 68% des 4 000 milliards d’euros d’épargne des français sont en produits de taux, et nos autorités regardent les 75 500 milliards de dollars d’épargne américaine, à 43% en produits de taux et à 57% en actions, retraite par capitalisation oblige. Avec la fin de l’ISF et la flat tax, l’épargne française s’ébranle lentement vers les entreprises. A comme Marchéisation : bon pour le peuple, pas tout de suite.
Jean-Paul Betbeze