On ne peut être que fasciné de voir se développer aux Etats-Unis, à coté des mirages de la Silicon Valley, trois comportements suicidaires qui semblent condamner au déclin la plus grande puissance du monde : une obésité galopante, un usage immodéré de toutes les drogues, une liberté illimitée de tirer les uns sur les autres, dans tous les lieux publics.
Rappelons les faits :
• L’obésité : Aujourd’hui, 40 % de la population américaine est considérée comme obèse, dont 18,5% des Américains de moins de 18 ans contre seulement 14% il y a vingt ans. L’obésité contribue significativement à l’augmentation du diabète de type II, des crises cardiaques et de certains types de cancer. L’obésité coute environ de 200 milliards de dollars chaque année en frais de santé. Elle cela ne fait qu’augmenter. Le sucre en est l’arme principale.
• Les drogues : Le pays consomme 80 % de la production mondiale d’opiacés, et on estime à trois millions le nombre de citoyens américains dépendants. Et cela augmente : Alors qu’en l’an 2000, il y avait un utilisateur d’héroïne pour mille habitants, on est à plus de deux pour mille aujourd’hui. Beaucoup de ces drogues sont administrées légalement comme antidouleur. Selon l’Institut national sur l’abus de drogue des États-Unis, les overdoses ont fait 64 000 morts en 2016, soit près d’un quart de plus qu’en 2015, surtout le fait de ces opioïdes, utilisés comme antidouleurs, et responsables de 21 000 morts en 2016, contre 3 000 en 2013, soit une multiplication par sept en trois ans. Avec aussi de nouveaux usages de l’héroïne et des drogues nouvelles, comme le fentanyl, un stupéfiant synthétique cinquante fois plus puissant que l’héroïne.
• Les armes : 30% des Américains possèdent une arme à feu ; et dans de nombreux Etats un enfant de 12 ans peut légalement en acheter. 32.000 personnes sont mortes par armes à feu en 2015, dont plus de 20.000 enregistrés comme des suicides. Déjà 18 attaques ont eu lieu dans un établissement scolaire depuis le début de l’année.
Et comme ces données se recouvrent, des dizaines de millions d’Américains obèses et consommateurs de drogues possèdent une arme.
Qui ne voient les risques ? Pourquoi l’Administration américaine continue t elle à ne pas réagir ? Parce que ce serait remettre en cause des intérêts considérables, structurant le système politique et économique des Etats-Unis : Les industries du sucre, de la drogue et des armes sont parmi les plus puissantes du pays. Elles corrompent les hommes politiques par des donations et l’esprit des citoyens par des campagnes publicitaires. Et le Président Trump, qui pense que tout allait mieux avant, n’est pas du tout préparé à changer cela. Au contraire, il va l’accentuer en libéralisant leurs usages.
L’Amérique, lentement, se suicide. Une partie, en tout cas, du pays, ne s’aime plus, ne prépare plus son avenir et est entièrement tournée vers les jouissances immédiates ; dont la pulsion de mort est la principale.
Cette Amérique-là est dangereuse pour elle-même et pour le monde : Quand on est suicidaire, on se moque d’entrainer les autres dans la mort. Et on peut imaginer qu’une telle pulsion pourrait entrainer le pays dans des aventures militaires folles. Comme elle entraine déjà la planète vers un autre suicide, en refusant d’agir sur la maitrise des gaz à effet de serre.
Pourtant, des jeunes Américains commencent à réagir. Ils défilent en masse contre les politiciens corrompus par la NRA. Ils consomment de moins en moins de sucre. Et s’éloignent de la drogue : Ils ne sont plus que 5% à admettre en consommer, contre 10% en 2002.
Espérons en cette jeunesse et faisons ce qui est en notre pouvoir pour lui porter secours. Elle est aussi notre avenir.

Jacques Attali, né le 1er novembre 1943 à Alger, est un économiste, écrivain et haut fonctionnaire français. Conseiller d’État, professeur d’économie, conseiller spécial de François Mitterrand de 1981 à 1991, puis fondateur et premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) …