« Rouvrir des espaces de liberté »
Pour ce faire, François Fillon lance une série d’ateliers qui travailleront pendant deux ans à l’élaboration de son projet. Faut-il « assumer la mondialisation ou céder au repli sur soi », faut-il « choisir la productivité ou la protection des acquis », « comment réduire les déficits » ? L’ancien Premier ministre veut « trancher les nœuds qui empêchent le pays d’avancer » et a déjà plusieurs réponses en tête. « Arrêtons d’empêcher les restructurations d’entreprise, cela conduit souvent au pire. La renaissance de l’automobile américaine doit nous interpeller. » De même, « nous devons nous réconcilier avec le capital et l’investissement », réformer la formation ­professionnelle ainsi que les professions réglementées, accélérer l’autonomie des universités, aller plus loin que la suppression d’un poste de fonctionnaire sur deux partant en retraite, obliger les collectivités locales à faire de même, fusionner départements et régions, porter la retraite à soixante-cinq ans, estime-t-il. « D’aucuns contestent qu’il faille sortir des trente-cinq heures ou retarder l’âge de la retraite. C’est un vrai débat », reconnaît-il, avant de lâcher : « On ne va pas s’en sortir avec du bricolage, des petites mesures homéopathiques. » La réforme ou le chaos. « Nous sommes en train de basculer dans un autre monde qui va ressembler à un appauvrissement de la société française. » 
Tout en récusant l’étiquette libérale, François Fillon pense que « le pays est allé trop loin dans l’encadrement, la protection, les réglementations folles pour répondre à la peur de la mondialisation. Tout est fait pour empêcher la croissance ! Il faut rouvrir des espaces de liberté ».
 
 
2 ans pour inventer un nouveau modèle
 
«Imaginer un travail de réflexion de longue durée, animé pour moitié par la société civile et pour moitié par les politiques, à Paris, en province et à l’étranger.» C’est le chemin que veut emprunter François Fillon pour bâtir son projet présidentiel. La méthode? «Je n’ai pas de modèle mais je regarde ce qui marche ailleurs», lâche l’ex-Premier ministre. Il cite l’Allemagne pour le «sérieux de gestion, la qualité du dialogue social». Il travaillera mi-novembre avec la CDU sur un projet concret d’harmonisation entre la France et l’Allemagne. Il évoque aussi la Grande-Bretagne quand elle «montre que l’on peut baisser la dépense publique de façon spectaculaire et avoir une reprise de la croissance».
En tout cas, il ne s’interdit rien. «Il y a différentes approches pour bâtir un projet présidentiel, il y a souvent une dimension technocrate, indispensable mais un peu autocentrée. L’idée, là, est d’ouvrir à 360° pour rebâtir un projet de société en prenant l’angle des générations futures», explique François Bouvard, un ancien de McKinsey, spécialisé dans le conseil aux gouvernements, aux agences publiques et aux grands groupes industriels. Celui-ci s’est rapproché de François Fillon «à titre bénévole et dans une démarche citoyenne».
Pendant dix-huit à vingt-quatre mois, sept thématiques vont être déclinées dans une trentaine d’ateliers, tous coprésidés par un politique et une personnalité issue de la société civile. Ils ne se dérouleront pas tous en même temps, mais ont chacun vocation à travailler environ sept mois. Avec une phase de «diagnostic sans complaisance», de benchmarking en Europe et dans le monde «sans faire de copié-collé, qui ne marche jamais, il faut adapter», précise François Bouvard, et d’appel à contribution d’experts et de citoyens. Puis une phase plus ouverte de mise en débat lors de réunions à Paris, en région et à l’étranger pour dégager des pistes d’action avant un rendu public plus large via des conférences de presse tous les trois ou quatre mois. Trois ateliers débutent courant octobre: «la compétitivité des entreprises par l’export» (avec des travaux à Londres), «l’écologie au service de l’économie et de la société» et «les problèmes d’insécurité au quotidien sur le terrain, les réponses locales et le rôle des maires».
« Remettre le moteur en marche »
Alléger l’Etat, lever les freins, faire participer tout le pays. Pour « remettre le moteur en marche », François Fillon voit encore deux autres directions indispensables. L’investissement « massif » dans la baisse du coût du travail (via la TVA sociale), mais aussi dans l’innovation. Les investissements d’avenir tels qu’ils ont été lancés sous le mandat de Nicolas Sarkozy doivent être poursuivis et amplifiés.
Sur l’Europe, l’ancien Premier ministre se veut ambitieux. Lui qui avait parlé l’an dernier d’une « confédération économique franco-allemande » estime que la question de l’euro n’est pas tranchée et reste fragile. « Il y aura de nouvelles crises sur la monnaie européenne. Nous avons besoin d’une zone euro très intégrée », avec « une harmonisation de l’impôt sur les sociétés en cinq ans, du coût du travail sur dix ans. Il faudra trouver les bons curseurs, mais c’est une question inséparable du reste ».Comme celle d’une refonte des politiques migratoires et de l’exigence de réciprocité économique vis-à-vis des partenaires commerciaux de l’Union.
Pour tout cela, l’ancien Premier ministre a une conviction. Il faut « afficher la couleur »dès maintenant puis aller vite dans les premiers mois après la présidentielle, sans hésiter à recourir aux ordonnances. « Décoiffer », c’est le pari électoralement risqué de François Fillon.
« Pouvoir parler de tout »
Les Français sont connus pour être rétifs à la réforme ? C’est faux, rétorque-t-il, « la société n’est pas bloquée ». « Exaspérés par l’utilisation dévoyée de la protection sociale », les Français sont prêts à accepter des efforts. Mais il faut pour cela « une clef d’acceptabilité, celle de la justice sociale ».
Son projet sera donc « équilibré pour ceux qui sont le plus en difficulté », promet-il. Le dialogue social sera respecté (« j’y suis très attaché »). Des protections seront recherchées, afin de « mieux intéresser les salariés aux résultats de l’entreprise » et de trouver « des filets de sécurité pour ceux qui le méritent ». Mais tout le monde devra participer à l’effort national. « On a mis dans la tête des gens des droits, comme la durée de l’indemnisation du chômage, par exemple, devenue une donnée intouchable. Pourquoi ? Il faut pouvoir parler de tout », estime-t-il. La lutte « contre l’assistanat » et le combat « contre le tout gratuit » font leur entrée dans son répertoire. La réforme fiscale qu’il appelle de ses vœux devra « amener la quasi-totalité des Français à payer un impôt, même symbolique ». L’ISF sera supprimé (« c’est un impôt stupide qui rapporte peu et freine l’investissement »), mais sera remplacé par une nouvelle tranche de l’impôt sur le revenu. « Il ne s’agit pas de sacrifier notre modèle social, mais de pouvoir se le payer », explique-t-il, comme le font les Allemands.
Affranchi de Nicolas Sarkozy, François Fillon veut désormais avancer sur le fond. Ou plutôt « décoiffer », comme il dit. « A un moment, il faut que la rupture soit consommée », justifie-t-il, après plusieurs jours de tension avec l’ancien président. Le début de son envol remonte à 2008. « Deux visions de l’avenir ont commencé à se dessiner au sein du gouvernement, se souvient-il. Certains ont vu dans la crise financière une violente secousse conjoncturelle, que nous avons pu surmonter grâce à l’engagement du président. Sans cet engagement, nous n’en serions pas sortis, j’en suis convaincu. J’ai toujours eu une conviction : ce n’était pas une crise ­conjoncturelle. » Selon lui, « la France est entrée dans une période durable de déclin, avec des alternances de croissance faible et de récession ». Le premier combat est là. « Il faut dire la vérité aux Français. Nous ne pouvons pas nous contenter de dire que remplacer la gauche par la droite suffira, automatiquement. Il faut aller plus loin. Aucune victoire électorale n’est possible sans domination intellectuelle. »