Le testament de Johnny Hallyday – testament olographe rédigé en 2014 – qui déshérite ses deux premiers enfants, David et Laura, fait polémique. Comme il n’est pas question de toucher à l’icône disparue, une victime expiatoire est jetée en pâture au public : sa dernière femme Laeticia. Attaquée de toutes parts, l’épouse fait front et invoque le testament de son mari pour faire valoir ses droits. Nous ne prenons pas ici parti pour cette personne que nous ne connaissons pas ; donc nous ne jugeons ni ne condamnons : nous rapportons des faits. De la même manière, comprenons-nous la déception, la tristesse et peut-être la colère, de Laura et David « mis de côté » par la volonté de leur père, mais, une nouvelle fois, nous ne jugeons ni ne condamnons.

Cette histoire à vrai dire n’a rien d’exceptionnel si ce n’est le nom des protagonistes. Eut-elle concerné les Martin ou les Durand, personne n’en aurait parlé. Et pourtant, chaque jour, des Français sont confrontés à une question d’héritage qui, évidemment, souvent tourne mal – dès lors que des intérêts financiers – même modestes – sont en jeu.

L’affaire Hallyday pose des problèmes à la fois juridiques et moraux. Juridiques puisque deux systèmes législatifs se font face : le système américain qui autorise le dés-héritage des enfants et le système français qui ne le permet pas. A première vue notre système paraît plus juste et plus équitable. Il ne l’a pas toujours été : jusqu’à la Révolution, en vertu du droit d’aînesse, seul l’aîné succédait au père et entrait en possession de la majeure partie de ses biens – d’où la colère des cadets.
A préciser que ce principe ne valait que pour les familles aristocratiques. Le projet sous-jacent était on ne peut plus clair : éviter la dispersion des fortunes. En 1792, ce droit d’aînesse sera aboli, décision qui sera confirmée une décennie plus tard par le code napoléonien.
Aujourd’hui la règle successorale française est la suivante. Si le défunt marié n’a fait ni testament ni legs ni donation, ses enfants reçoivent l’intégralité de ses biens, à parts égales, sous réserve naturellement des droits du conjoint survivant. Celui-ci a droit, dans l’hypothèse précédemment définie (absence de testament), soit à l’usufruit de la totalité de la succession, soit à la pleine propriété du quart de la succession. Il en va différemment lorsque tous les enfants ne sont pas issus du couple brisé.

C’est le cas avec David, fils de Sylvie Vartan, et Laura, fille de Nathalie Baye. Dans cette hypothèse, le conjoint survivant, Laeticia en l’occurrence, n’a plus d’option : elle reçoit le quart de la succession en pleine propriété, les enfants, comprenant Jade et Joy, se partageant les trois quarts restants, en parts égales [le système de la « réserve héréditaire » permet cependant de modifier cette dernière règle en accordant au défunt le droit de privilégier tel ou tel enfant par l’attribution d’une part plus importante]. Mais, en aucun cas, dans le système français, les enfants ne peuvent être déshérités.

Lorsque le défunt rédige un testament (c’est le cas dans la succession Hallyday), la loi protège toujours, et les enfants et le conjoint survivant. Les enfants ne peuvent être totalement exclus de l’héritage. Un quart de la succession, la « part réservataire » leur revient.
Tout autre est le système américain qui permet un dépouillement total des enfants. Johnny Hallyday, étant, a priori, principalement domicilié aux Etats-Unis – quoique sa mort se fût produite en France -, c’est à première vue le droit américain qui s’applique. La bataille des avocats portera notamment sur ce point.
Mais, comme nous l’avons dit, l’héritage Hallyday est aussi une question de morale. Vu du côté français, le système américain peut paraître incompréhensible. De nombreuses voix attaquent donc aujourd’hui, sans toujours nommer Johnny et, en tout cas, sans virulence à son égard, les dernières volontés du chanteur. « On ne déshérite pas ses enfants ; ça ne se fait pas », dit par exemple Jacques Dutronc. Pourtant des artistes prestigieux français et étrangers comme Maurice Jarre, Alain Bashung, Sting ou Elton John, ont fait ce choix sans vergogne.

Pourquoi ? Il semble que ces histoires successorales expriment, pour les défunts, la difficulté du principe même de la transmission aux enfants. Une manière de les renier ? Un refus inconscient chez ces artistes que les enfants portent un nom, qui ne sera jamais porté assez haut, assez bien ? Une sanction des mauvaises relations avec les enfants ? [Notons ici que si le droit d’héritage devait être subordonné à une bonne entente parents-enfants il y aurait légion de cas de dés-héritages]. Une dernière explication réside peut-être dans la solidité des liens du défunt avec le conjoint. On ne peut nier que, dans le cas qui nous occupe, Johnny et Laetitia étaient très épris l’un de l’autre, et cela depuis plus de vingt ans, et l’on sait que Laetitia s’est beaucoup occupée de son mari durant sa maladie en particulier – tous les témoignages concordent à ce sujet.
De là à déshériter ses enfants !

Michel Fize, sociologue
Auteur de La Crise morale de la France et des Français (Mimésis, 2016)