Se battre pour la connaissance et pour les valeurs éthiques implique une vigilance de chaque instant, car rien n’est plus facile que de céder à la tentation du confort intellectuel. Cela implique aussi une intransigeance coûteuse. J’ai travaillé avec des hommes politiques. Je n’ai jamais appartenu à un parti politique. J’ai des amis juifs, chrétiens, bouddhistes, je me définis comme agnostique: je respecte profondément ceux qui croient. Pour ce qui me concerne, je dis, en citant le General Scholium d’Isaac Newton, que je n’écarte aucune hypothèse.

Je rentre d’un séjour en Israël, essentiellement consacré à un important colloque, organisé par The Vidal Sasoon International Center for the Study of Antisemitism, et par son directeur, Robert Wistrich, le plus grand historien vivant de l’antisémitisme, l’auteur de livres essentiels, parmi lesquels A Lethal Obsession: Antisemitism – From Antiquity to the Global Jihad* (2010) et From Ambivalence to Betrayal: The Left, the Jews, and Israel* (2012).
Ce colloque a rassemblé de nombreux chercheurs éminents venus du monde entier. J’y ai retrouvé, entre autres, Michel Gurfinkiel, Shmuel Trigano, Bat Ye’or, Melanie Phillips, Matthias Küntzel, Manfred Gerstenfeld, Abraham Cooper et Irwin Cotler.
Les contributions, dont la mienne, se retrouveront dans un livre qui sera publié aux Etats Unis en 2015. Le thème du colloque était Anti-judaism, Antisemitism, Delegitimizing Israel (anti-judaisme, antisémitisme, délégitimer Israël), et c’était, hélas, un sujet d’une actualité brûlante puisque, le jour même de mon arrivée, alors que je posais à peine mes bagages à l’Université Hébraïque de Jérusalem, j’apprenais l’acte terroriste antisémite qui venait d’être commis à Bruxelles.
A peine rentré en France, je vais devoir repartir, vers les Etats-unis cette fois, et plus précisément pour Los Angeles, où un autre important colloque va avoir lieu, organisé par l’American Freedom Alliance et son directeur, Avi Davis, sur un thème lui-même crucial, la dégradation des systèmes universitaires sous l’effet des dogmes du »politiquement correct ». Le colloque a pour intitulé « Failing Grades: The Crisis in Teaching on Our University Campuses » (mauvaises notes: la crise de l’enseignement dans nos campus universitaires). Y participeront, entre autres, Herbert London, Brian T. Kennedy et Victor Davis Hanson. Les contributions, dont la mienne, seront là encore rassemblées dans un livre qui sera publié aux Etats-unis en 2015.

M’arrêtant à Paris entre deux voyages, je me suis, un instant, interrogé, et demandé pourquoi je parcourais le monde en faisant ce que je fais.

Est-ce que cela me fait mieux gagner ma vie? Non. Est-ce que je pense changer le cours des choses? Pas davantage. J’ai cessé depuis longtemps d’avoir ce genre d’illusions. Dès lors? La seule réponse qui m’a semblé valide est une réponse que je me suis faite à moi-même il y a longtemps déjà: je contribue à tenir la lampe allumée et à faire ce qu’un de mes amis philosophes aujourd’hui disparu, Kostas Axelos, appelait le « métier de penseur ». On fait ce métier pour que vivent certaines valeurs, en dépit des vents contraires et des tempêtes. On le fait parce qu’on le doit.

La connaissance devenait inutile, mais il faut néanmoins se battre pour elle

Jean-François Revel, qui fut, lui aussi, dans les dernières années de sa vie, l’un de mes amis, disait que la connaissance devenait inutile, mais qu’il fallait néanmoins se battre pour elle. Et nous en parlions souvent. Je sais que la connaissance ne cesse d’être submergée par les dogmes, les opinions, les engouements épidermiques: il faut néanmoins se battre pour elle. Il faut aussi se battre pour des valeurs éthiques, et pour que celles-ci restent debout, quelque part sur terre ou, pour le moins dans le coeur et l’esprit de quelques êtres humains. C’est à ces êtres humains que je m’adresse. Si d’autres qu’eux y trouvent quelques lueurs, tant mieux, sinon tant pis. J’aurai fait ce que j’ai pu. Nous sommes quelques-uns à faire ce que nous pouvons.
Se battre pour la connaissance et pour les valeurs éthiques implique une vigilance de chaque instant, car rien n’est plus facile que de céder à la tentation du confort intellectuel. Cela implique aussi une intransigeance coûteuse. J’ai travaillé avec des hommes politiques. Je n’ai jamais appartenu à un parti politique. J’ai des amis juifs, chrétiens, bouddhistes, je me définis comme agnostique: je respecte profondément ceux qui croient. Pour ce qui me concerne, je dis, en citant le General Scholium d’Isaac Newton, que je n’écarte aucune hypothèse.
J’enseigne à l’université depuis plus de quarante ans. Quand j’ai dû choisir entre ma carrière et ce que je pensais juste, j’ai choisi ce que je pensais juste. Quand je suis invité à la télévision, je ne change pas de discours, et si on ne m’invite plus, je ne changerai pas de discours pour être invité à nouveau. J’ai publié chez de grands éditeurs et dans de grands journaux, ce n’est plus le cas pour l’heure. Ce n’est pas moi qui ai changé. C’est que l’horizon s’est fait plus sombre. Je ne me courberai pas pour autant devant ce qui obscurcit l’horizon.

Cela m’inquiète pour la France bien davantage que pour moi-même

Je ne suis aucune autre ligne que celle que m’impose ce pour quoi je me bats. Je publie là où ma parole est libre. Je constate que ma parole est de moins en moins libre en France, alors qu’elle l’est toujours en Israël, ou aux Etats Unis. Cela m’inquiète pour la France bien davantage que pour moi-même. Et si je devais ne plus pouvoir écrire au nom de la connaissance et des valeurs éthiques qui sont les miennes, je préférerais me taire que transiger. C’est, j’espère, ce qui fait le prix de ce que j’écris aux yeux de ceux qui me lisent.

G.Milliere