On ne mettra pas d’accord Français et Japonais, c’est ce qui ressort de plus en plus des relations entre les deux constructeurs, ne partageant pas la même vision de leur avenir.

Cette fusion, Carlos Ghosn la préparait en secret, Jean-Dominique Senard l’a enfin exposé aux Japonais. Ce n’est plus un secret de polichinelle, une fusion entre des partenaires de longue date, le français Renault et le japonais  Nissan Motors a bien été mise sur la table par Jean-Dominique Sénard lors du premier conseil de l’Alliance, cet organe de gouvernance mis en place pour l’après-Ghosn.

Evidemment, la fusion trouve de nombreux fondements rationnels, dont celui de perpétuer une alliance qui tenait debout. Le groupe ainsi réuni des trois entreprises, Nissan, Renault et Mitsubishi Motors, pourrait stabiliser sa position dans le classement des constructeurs mondiaux, actuellement dominé par trois méga-acteurs, dont Renault-Nissan fait partie, avec Toyota et Volkswagen, qui sont eux des groupes à part entière.

L’alliance commercialise 10,8 millions de voitures par an, soit près du double des livraisons mondiales de Ford, ce qui lui permettrait de mettre bon nombre de concurrent loin de le rattraper.  

Renault a des raisons bien évidentes de préférer aller dans la direction d’une fusion et les successeurs de Carlos Ghosn, Jean-Dominique Sénard pour la présidence non-exécutive et Thierry Bolloré pour la direction générale, se positionnent ouvertement sur la même ligne que Carlos Ghosn, à savoir une intégration plus poussée des deux entreprises. Pour ce faire, la firme au losange accepte plusieurs concessions importantes pour aller dans le sens de la fusion..

La première, c’est que le projet de fusion de Renault repose en faut sur un projet de holding à 50-50, avec une répartition égale des membres du conseil d’administration nommés par Renault et Nissan. Or, il faut rappeler qu’actuellement, le constructeur français détient 43% du capital de Nissan, qui possède lui-même 15% du capital de Renault.

Seconde étape : le plan tel que présenté par Jean-Dominique Senard prévoirait également que le gouvernement français, qui détient à hauteur de 15% du capital de Renault, vendrait sa participation dans l’entité fusionnée, lorsque la valeur des actions augmenterait. Adieu donc les droits de vote double et les querelles sur les droits qu’aurait l’Etat français sur Nissan via Renault. La souveraineté japonaise ne serait donc plus menacée.

« Renault concède concession sur concession sur ce plan, mais la bonne volonté ne durera pas éternellement.  Ce n’est pas une offre hostile, mais une fusion équitable » dit-on du côté du constructeur français.

Les Japonais, eux, sont plus que réfractaires et ont déjà ouvertement affiché leur rejet. D’après eux, les négociations ne sont de toute façon pas encore assez précises. Par exemple, Renault n’a pas précisé qui allait devenir le directeur général du nouveau groupe, ni donné le calendrier de sortie du capital du gouvernement français.

Nissan craint qu’une alliance complète ne porte inévitablement atteinte à ses intérêts, car elle devrait supporter davantage de suppressions d’emplois et de fermetures d’usines, sachant qu’il y aura des intégrations plus poussées entre les deux entreprises qui les conduiront à se séparer de sites de production.

Dernier argument, psychologique cette fois. On peut s’apercevoir, dans les médias japonais, du ressentiment ancien des Japonais à l’égard de Carlos Ghosn et de Renault, éprouvé par de nombreux employés de Nissan, alors que Carlos Ghosn s’octroyait souvent le mérite d’avoir «sauvé» leur entreprise. « Les employés japonais de Nissan ont ainsi remarqué et détesté de nombreuses choses qui leur ont largement déplu : l’ingénierie et la qualité inférieure de Renault; des contrats « d’alliance » inégaux biaisés en faveur de Renault; cadres étrangers installés à des postes de prestige au dernier étage du siège à Yokohama; le style de vie criard du président Ghosn » peut-on lire dans le Asian Nikkei Review.

Et ce que les Japonais pensent, alors que Jean-Dominique Senard arrive tout juste à la tête de Renault, c’est que son projet est finalement très similaire à celui imaginé par Ghosn. Les Japonais ont finalement gardé une vision très souverainiste dans leurs rapports avec l’économie, ils ont peut-être raison, mais en attendant, Renault doit-il s’évertuer à tenter de se marier à son partenaire.

On dit souvent que des fiançailles difficiles ne feront pas un bon mariage. Il serait peut-être bon de suivre l’adage.

Ch.A