« La recomposition politique française nous réserve encore bien des surprises ». Ce commentaire du Ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, à propos des Sénateurs Les Républicains s’opposant à la privatisation d’ADP, ne pouvait mieux décrire la tentative maladroite d’un nouveau paradigme à propos de la place de L’État dans l’économie. Entre les sénateurs qui contredisent des décennies de doctrine économique et les députés qui ont déclenché le RIP, la confusion est à son comble.

Dans son histoire, la Vème République avait, jusqu’à présent, fourni une clé de lecture assez simple sur l’implication de L’État dans l’économie française et la forme que celle-ci devait prendre. Longtemps, le clivage dogmatique fut de mise pour être plus tard dépassé vers une acceptation plus généralisée de l’économie de marché. Il y a encore quelques décennies, la réalité illustrait, on ne peut mieux, les grandes théories économiques : la gauche, d’inspiration keynésienne, se voulait interventionniste, quand la droite prônait le laisser-faire libéral. L’arrivée de François Mitterrand au pouvoir fut ainsi suivie d’une vague – un tsunami – sans équivalent depuis la Libération, de nationalisations. Aucun secteur ne fut épargné : l’industrie (Thomson, Saint-Gobain, Rhône-Poulenc, Pechiney, Sacilor, Usinor), la finance (39 banques dont Paribas, Suez, le CIC, le Crédit du Nord, le Crédit commercial de France, la banque Rothschild, la banque Worms, la banque La Hénin…). La conséquence fut spectaculaire : en 1983, un quart des salariés français travaillait dans le secteur public.

La première cohabitation a incarné l’opposition de principe sur le sujet. Faisant preuve d’un manichéisme assez marqué, le gouvernement de Jacques Chirac a, non-pas privatisé mais, en réalité, dénationalisé à son tour de nombreuses entreprises : Saint Gobain, le CCF, Paribas…

Erreur de logiciel ou simple restauration à date antérieure ?

Par la suite les gouvernements ont semblé dépasser le clivage, peut-être trop systématique, reléguant, dans une large mesure, les grandes nationalisations aux chapitres du passé. Le passage de Dominique Strauss-Kahn à Bercy (gouvernement Jospin de 1997) prolongea ainsi le mouvement des privatisations(Autoroutes du Sud de la France, Crédit Lyonnais, France Télécom, Air France…). Et l’ensemble des gouvernements qui suivirent ont continué le mouvement initié jusqu’à la cession de 9,5 % d’Aéroports de Paris (gouvernement Ayrault) et des plus gros aéroports régionaux (gouvernement Valls 2), confirmant, à l’époque, l’obsolescence des oppositions passées d’une part, et le rejet d’un État actionnaire majoritaire au capital d’entreprises ne touchant que de très loin aux intérêts stratégiques du pays, de l’autre.

L’heure semblait venue de remiser la nationalisation au grand musée de l’histoire économique. Trop hâtivement ! Contre toute attente le débat allait renaître là où on ne pouvait l’attendre lorsque les Sénateurs Républicains, pourtant fils spirituels du chiraquisme – ont ressorti les oripeaux de la gauche de 1981 à l’occasion du vote de la loi PACTE. Les dernières présidentielles avaient, elles-mêmes, dépassé les clivages habituels faisant émerger l’inédit : un candidat en dehors des partis traditionnels. Cela n’a pas empêché Bruno Retailleau et ses collègues au Sénat, en s’opposant à la privatisation d’ADP, de s’illustrer par un discours en totale incohérence avec le cœur historique de leur doctrine.

Positionnement difficile à saisir

Le président du groupe LR au Sénat avait jusqu’ici été pourtant clair et déterminé sur le sujet. En devenant coordinateur de campagne de François Fillon en 2017, il faisait sienne la position du candidat de la Sarthe lorsqu’il promettait de « reprendre les privatisations, que L’État sorte des entreprises du secteur commercial où il n’est pas absolument nécessaire. L’État [pouvant]avoir vocation à venir de manière ponctuelle dans une entreprise, sans avoir vocation à rester indéfiniment.»

Et les Sénateurs LR ont depuis surenchéri. Le débat sur la privatisation d’ADP a ranimé les idées reçues à propos des concessions d’autoroutes faisant ressurgir le souhait d’une renationalisation. Les Communistes au Sénat ont proposé une loi dans ce sens. Au Palais du Luxembourg, le soutien des Républicains semblait de mise, Bruno Retailleau ayant rappelé le précédent des autoroutes – « On a vendu les bijoux de famille, on a fait un coup, et puis plus rien» – pour justifier son opposition à la privatisation d’ADP. N’étant plus à une contradiction près, son groupe a pourtant rejeté en masse la proposition communiste… A n’y plus rien comprendre.

Bruno Retailleau et le camp des Républicains ont fait appel aux réflexes du passé en mélangeant les codes pour une position aujourd’hui peu lisible. Pour seule référence, on pourrait y voir un remake du Ni-Ni de Mitterrand en 1988 : ni privatisation [d’ADP], ni renationalisation [des autoroutes]. Mais plus de20 ans après, cet emprunt traduit davantage une posture à court terme de petite politique n’offrant ni vision, ni avenir.

Étienne de la Forclaz