Trump agit comme si les États-Unis étaient en guerre avec la Chine. Une Chine maligne, comme on le voit avec la Corée du Nord et qui sous-traite à la Russie ses opérations informatico-politiques. Une Chine pour qui l’Union européenne est son terrain d’expansion : un marché pour y vendre et des entreprises à acheter. Une Union Européenne qu’il affaiblit en soutenant le Brexit, et où il met ses « alliés historiques » au pied du mur, en leur demandant de s’occuper plus de leur sécurité en lui achetant plus ses avions et ses tanks, en s’équipant en cyberguerre, donc de moins compter sur lui, par Otan interposé !
Trump veut surtout renforcer son camp de base, les États-Unis, en y baissant les impôts pour aider ses entreprises et attirer les capitaux étrangers, en réduisant ses déficits commerciaux par les taxes aux importations et en forçant les américains à travailler plus. Trump veut aussi renforcer son indépendance énergétique. Avec son charbon et son pétrole de schiste, c’est le premier producteur pétrolier mondial à 15 millions de barils/jour, devant l’Arabie Saoudite à 10 et la Russie à 11. Il dicte les prix ! Trump se lance enfin dans une nouvelle course aux armements, avec ses multinationales du calcul, de la surveillance, des réseaux et de la géolocalisation, contre la Russie comme au bon vieux temps, et désormais contre la Chine avec son deuxième porte-avions (il en a onze).

Bien sûr, l’homme est fantasque et impatient. Il est plus exposé que Xi Jinping ou Putin à des infos sur sa fortune personnelle – ou sentimentale, démocratie oblige. Il ne peut cesser de tweeter, ce qui capte à peu de frais l’attention des analystes et autres experts. Surtout, il ne peut se découvrir par rapport aux responsables russes (donc chinois) qui ont tant fait pour son succès, craignant si profondément Hillary Clinton. Il doit continuer à les faire rire, à les affaiblir et embêter, sans leur faire comprendre qu’ils se sont trompés de cible. Hillary s’occupait de « valeurs » et de « démocratie », lui d’économie, et il a besoin qu’ils achètent ses bons du trésor ! Et ce Procureur Robert Mueller, qui enquête sur les ingérences russes (qui l’ont aidé), ennuie plus Putin que lui !

Il faut prendre Trump au sérieux, mais sans le (lui) dire. Lui doit continuer à jouer serré, fou qui ne l’est pas tant que cela, en tout cas pas que cela. En continuant son double jeu chinois : professions d’amitié à Xi Jinping, surveillance de ses investissements aux Etats-Unis et taxation de ses exportations d’acier, il met son impassibilité à l’épreuve. En maintenant l’alliance contre nature entre Russie et Arabie saoudite, qui toutes deux se restreignent, il peut exporter plus de pétrole et profiter des prix élevés qu’elle lui permet ! Son élection a été bien calculée, en jouant sur les oubliés qu’Hillary avait appelés : a basket of deplorables. Trump a visé, avec l’aide de matheux, les Etats qui pouvaient basculer et lui apporter les « grands électeurs » nécessaires, pas le vote populaire qu’il savait devoir perdre (de 2,8 millions de voix). Et ces deplorables sont toujours avec lui !

Dans cette situation, comment jouer, nous ?

D’abord, souligner et tenter d’endiguer les outrances de Trump, cela fait partie de son jeu, un jeu dangereux. Il pourrait le pousser à quitter l’accord de Paris sur le climat ou l’Organisation mondiale du commerce, où il est de plus en plus seul. Sa stratégie de renforcement contre la Chine peut aussi l’isoler, elle qui multiplie les alliances, les crédits et les douces « routes de la soie ». La montée aux extrêmes de Karl von Clausewitz est, pour l’heure, contenue des deux côtés. La Chine s’inquiète du « piège de Thucydide », cette guerre entre Sparte (États-Unis) et Athènes (Chine), avec Sparte obsédée par l’avancée athénienne. Rivaliser sans guerroyer, c’est l’idée (officielle) chinoise, et son tour aux Jeux d’hiver de rapprochement des deux Corées l’a bien montré. Se préparer à guerroyer, c’est l’idée (officielle) de Trump, pour faire plus dépenser la Chine et la dépouiller de sa douceur de panda.

Ensuite, entre Sparte et Athènes, nous pouvons être entremetteurs. Mais les frictions entre empires, l’un qui veut revenir un demi-siècle en arrière et l’autre cinq, ne sont jamais douces. Pire, nous sommes obnubilés par le Brexit, ce qui est stupide, désunis et désarmés, ce qui est intenable. Prendre Trump au sérieux est obligatoire, s’il réussit et surtout perd ; Xi Jinping plus encore, car il restera Président, lui.

JP Betbeze

Jean-Paul Betbeze est Conseiller économique de Deloitte et de diverses entreprises et Fédérations d’entreprises. HEC, Docteur d’Etat, Professeur en Sciences économiques (Paris Panthéon-Assas), il est également membre du Cercle des économistes, du Comité stratégique de l’AFIC, du Comité scientifique de la Fondation Robert Schuman et de l’Académie des Sciences commerciales.