C’est par abus de langage que nous parlons aujourd’hui sans cesse de technologie. La technologie, en rigueur de termes, est une discipline, celle de « l’étude des outils et des techniques ». Pourquoi, alors, désigner sous ce vocable ce qui ne relève que de la simple technique ? Personne ne s’est encore penché sur les motifs de ce curieux glissement sémantique auquel nous avons tous cédé. Ne s’agirait-il pas de nous affranchir insidieusement de tout discours anthropologique en la matière ? La sacro-sainte « technologie » serait-elle ainsi devenue, en soi, juge et partie au regard même de l’éthique ?

Est-ce vraiment la « technologie » qui nous apportera le Salut ?

C’est l’impression qui se dégage évidemment de notre rapport à l’innovation. Notre sidération devant la toute-puissance du numérique nous a éblouis au point de nous distraire de notre responsabilité critique. Toute technique nouvelle, réputée efficace ou permettant un usage inédit, qu’il soit ou utile ou futile, semble désormais constituer par principe un bien en soi. Parallèlement, une croyance se répand selon laquelle tout problème humain est susceptible d’être résolu par la technique. Sociologues et philosophes parlent à cet égard de « solutionnisme » technologique. Par ailleurs, la course du progrès semble dorénavant tenir à son efficacité davantage qu’à sa dimension éthique. 

Nous donnons ainsi l’impression de ne plus attendre ce progrès que d’une prélature moderne composée d’ingénieurs, de développeurs, de « data scientists » ou simplement d’entrepreneurs. Est-ce à dire que leur « technologie » devrait nous apporter le Salut par l’efficacité ? Serions-nous alors promis à la délivrance de nos limites ? Un nouveau « sens de l’Histoire » apparaît ici, celui du progrès permanent et ascendant, mais surtout irréversible. Il oblige notre époque à considérer la maitrise croissante de notre environnement comme un impératif absolu. Et ce qui semble y échapper nous rend fou. 

C’est ainsi, notre inclination prométhéenne nous intime l’ordre de « disrupter » le monde, c’est-à-dire de le bouleverser, d’en changer l’ordre ou la nature. Il eut été trop simple, et humiliant, de s’y plier pour l’Homo Tekhné, l’homme technicien. N’était-ce pas pourtant déjà bien suffisant de vouloir simplement l’améliorer ? On voit là que deux visions de l’Homme se regardent et s’opposent. L’une d’entre elles a manifestement préempté la technique. Oui, mais à quel prix ?

Les « technologies » ne sont pas neutres au plan des valeurs

Les « technologies », puisqu’il faut se résoudre à ce nouvel usage lexical, ne se valent pas les unes les autres. Quel que soit leur degré de sophistication ou d’efficacité, elles ne sont pas égales entre elles en ce sens qu’elles ne sont pas neutres au plan des valeurs humaines, au plan axiologique. Tout outil est invisiblement porteur d’une façon, d’une vision, d’une intention, d’une ambition, ou simplement de biais cognitifs hérités de son concepteur. Outils, solutions, logiciels, codes, plateformes, protocoles, objets connectés, algorithmes… intelligence artificielle : tout cela constitue autant d’artefacts imprégnés plus ou moins volontairement d’une vision du monde et de ce fait conducteurs de principes sociaux, psychologiques ou politiques, vertueux ou non. La forme d’un outil comme le « design » d’une plateforme suscitent ainsi de manière insoupçonnable « des usages induits », orientés vers le service de l’utilisateur ou vers son asservissement. Comment rester insensible aux effets potentiels de ces usages ? Quels en seront les conséquences prévisibles, intentionnelles, accidentelles voire criminelles sur cet Homme dont les droits ont été considérés une fois pour toutes comme inaliénables ? La main de l’Homme façonne l’outil. Et cet outil doit être voué à son service exclusif. Les premiers outils étaient destinés à être manipulés. Devons-nous tolérer que des outils « technologiques » puissent à l’avenir s’employer à manipuler l’Homme à leur tour ? Le critère d’appréciation, préalable à tous les autres pour déterminer la valeur d’une nouvelle « technologie », doit donc demeurer le service effectif qu’il rend à notre « humanité ».

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Voilà pourquoi nous devons impérativement réapprendre à apprécier l’impact de ces outils que l’on place dans les mains de nos concitoyens de tous âges. Pourquoi ne pas évaluer l’innocuité, l’intérêt voire même la lisibilité de ces labyrinthes logiciels dans lesquels nous sommes placés, à seule fin, paraît-il, de nous distraire, de nous informer ou de nous mettre en relation les uns avec les autres ? Quid du principe de précaution qui s’applique en bien d’autres domaines ? L’actualité nous dit à quel niveau de soumission nous sommes cependant parvenus face aux géants de la « technologie ». L’argument du lot quotidien des forfaits que la presse rapporte à leur sujet cède systématiquement face à celui du nombre d’utilisateurs, en milliards, qu’ils sont parvenus à enrôler durablement. 

Il est possible et même souhaitable de défendre un point de vue nuancé sur le sujet. Entre les extrêmes-futuristes et les collapsologues transis, se trouve un espace depuis lequel il est encore loisible d’écrire ceci. Il est dans la nature même de l’Homme de chercher à parfaire les conditions de son existence. Quelles limites éthiques devons-nous poser aux moyens qu’il utilise à cette fin ? Comment s’assurer qu’il ne vienne pas à en pâtir au bout du compte ? Une autre façon de poser cette question consiste à se demander si la « technologie » constitue une fin en soi, ou si elle n’en représente qu’un moyen au service du progrès. Comment poursuivre un vrai « mieux » pour l’Humanité, sans avoir à souffrir les rires sous cape des nouveaux Docteurs Faust ? Montrons-nous capables de discerner ce qu’une nouveauté d’ordre technique possède de bon et de mauvais, au plan de l’industrie autant qu’au plan de la morale. 

Dix besoins humains exposés au risque de cette « technologie »

Avant de vouloir tout « disrupter », il devrait être encore possible de « disputer » la question du progrès technique et des différentes formes qu’il emprunte. La gadgetisation du discours nous en empêche aujourd’hui. Ceux qui tentent de remettre en question sa dimension prométhéenne sont immédiatement taxés de rétrogrades ou d’imbéciles. L’adage rabelaisien peut très bien s’appliquer au progrès technique : sans conscience, il est, lui aussi, ruine de l’âme. Une limite infranchissable devrait donc bien pouvoir empêcher non pas les tenants du progrès (selon leur rhétorique habituelle), mais bien ceux dont les menées folles ou même géniales constituent une réelle menace pour l’Homme. 

Toute « technologie » dont la conséquence ou l’objet serait de dénaturer l’Homme relèverait de l’attentat anthropologique. Même si un recensement s’expose au risque de l’incomplétude, pourquoi ne pas énoncer ici dix besoins au regard desquels toute proposition technologique devrait être minutieusement examinée ? 

Le plus précieux d’entre eux est peut-être le temps. La technologie telle qu’elle est célébrée aujourd’hui, nous accoutume à une immédiateté croissante dans la satisfaction de toutes nos requêtes. Cela risque de créer une forme d’intolérance pathologique collective à toute latence dans nos rapports humains. Il y a de grandes chances que nous appliquions à nos semblables le niveau d’exigence que nous avons commencé à satisfaire avec les machines. Absolument tout nous est devenu « urgent », jusqu’au dérisoire courrier électronique que vous devez recevoir ou adresser. Et puis nous devons tout « optimiser ». Mais le temps laissé vacant par cette optimisation est aussitôt consacré à un surcroît d’optimisation, tant et si bien que l’optimisation est devenue son propre objet. Quel intérêt ? Le paradoxe nait du fait que tout véritable progrès procède de l’effort constant, patient, de phases ascendantes et descendantes, de fulgurances et de longues périodes de tentative, d’échec ou d’ennui. 

Nous choisissons d’allouer ce temps dont nous disposons aux objets de notre choix en leur accordant notre attention. La philosophe Simone Weil a dit toute l’importance de l’attention chez l’Homme. L’attention ne peut décemment pas devenir le lièvre des technologies ou des annonceurs. Il la leur faut, toute et entière ! L’attention, c’est la projection de notre esprit, son intime concentration sur un objet. Elle est hélas aujourd’hui traquée, captée, maintenue, sollicitée sans cesse, guidée vers l’acte d’achat, l’abonnement ou l’information. 

C’est en tournant cette attention vers les autres que nous créons des relations. Et cela est naturel, puisque nous sommes essentiellement des êtres de relation. Or une étude expliquait récemment que l’occasion de rencontrer d’autres personnes dans la vie tangible (IRL pour « in real life ») était devenue un privilège de gens aisés. N’est-il pas ironique que la promesse faite aux Hommes de pouvoir devenir « amis » avec le monde entier nous a finalement confinés chez nous, seuls, à la lumière aveuglante de nos écrans ?

Les écrans de nos téléphones ont investi ce lieu reculé où nous nous tenions à l’abri du monde : notre intimité. La « privacy » ou protection de la vie privée fait aujourd’hui florès. Il aura fallu attendre plus de trente ans après la naissance d’Internet pour mesurer la nécessité de re-sacraliser ce qui est profond, intime, secret, propre au cercle de nos relations étroites ou familières. Nul ne doit jeter sa vie sur la voie publique, fut-elle pavée ou connectée. 

Liberté, liberté chérie… L’exercice de nos libertés ne trouvera pas son compte dans la profusion de ces mille prothèses « technologiques » dont notre vie serait soulagée ou « augmentée » (sic). La liberté réside avant tout dans la capacité à former des choix, à vouloir ce que l’on fait bien davantage qu’à faire ce que l’on veut. La somme des propositions « technologiques » nous permet-elle vraiment de vouloir ce que nous faisons ? Notre liberté ne s’en trouve-t-elle pas plutôt hypothéquée ? On songe ici au fameux « less is more » et aux bienfaits à attendre d’une possible frugalité en cette matière. Notre liberté est également mise à mal par ce que certains n’hésitent plus à appeler « le capitalisme de surveillance ». Nos faits et gestes seraient épiés par les plateformes « de service » (sic) les plus connues. Ces cultivateurs d’un genre nouveau en veulent à une certaine matière première : nos précieuses données personnelles, le « nouveau pétrole ». 

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Qui ne perçoit là un discret changement de paradigme ? L’Homme et sa dignité fondamentale ont laissé la place à une idole : le progrès technique. La dignité de l’Homme désigne par exclusion, tout ce à quoi sa grandeur doit demeurer étrangère. L’animalité, l’abrutissement, l’inculture, la dégradation, la crudité, la cruauté, la mécanisation inutile, la commercialisation de presque tous les rapports. Quelles plateformes en favorisent aujourd’hui l’expression ? 

Avec son appétit pour l’hybridation, qui ne voit que la technologie moderne a le pouvoir de nuire à notre intégrité. On songe immédiatement à l’intégrité corporelle des personnes. Mais l’intégrité concerne également son corollaire intime : l’âme ou l’esprit. Les projets portés par l’idéologie du trans-humanisme constituent certainement une menace pour l’intégrité des êtres humains. Comprendra-t-on que le terme « humanisme » qu’il contient ne doit pas nous abuser ? Et ce pour une bonne raison : le préfixe « trans » signifie « passer outre », « au-delà », « de l’autre côté ». Que ceux qui veulent se rendre « au-delà » de l’humanisme se manifestent clairement. Quand nous a-t-on demandé si nous souhaitions hybrider notre corps avec des circuits, du silicium ou des puces, même pour de bonnes raisons ?

L’avènement du « tout technologique » est en train nous déresponsabiliser. Le moindre de nos besoins est pris en charge, « assisté », par une application mobile. Il nous est simplement demandé de souscrire à des conditions d’utilisation souvent léonines. D’autre part, les réseaux dits sociaux, qui sont en fait des médias sociaux, offrent une tribune à n’importe qui sans qu’il soit amené à pouvoir répondre des conséquences préjudiciables de ses propos. Le régime de notre responsabilité connaîtrait-il quelques dangereuses carences ?

Parfaire le monde sans l’abimer, améliorer constamment nos conditions d’existence sans devenir d’infaillibles machines pour autant, voici bien la pierre d’achoppement du progrès. La beauté de notre condition tient à la fragilité. Or dans notre logiciel contemporain, ce terme, comme celui de maladie, d’impuissance, de souffrance ou de mort, semble voué à disparaître. Cela est difficile à admettre, mais nous débarrasser de ce qui fait la grandeur de notre existence, c’est ouvrir la porte à une tout autre forme de civilisation. 

Les grands anthropologues reconnaissent à l’imagination un rôle fondamental dans la constitution d’une personne. C’est la capacité de produire des images mentales « extérieures » à notre être organique. L’imagination fonde la créativité, l’action, et porte aussi peut-être la liberté. Le déluge d’images toutes faites et de récits fictifs qui se déverse dans nos esprits via les écrans qui nous entourent laisse-t-il encore une place à l’exercice de cette faculté, à la satisfaction de ce besoin ?

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Débarrassée de toute forme de discours éthique, la technologie se justifie aujourd’hui par elle-même, au risque de blesser l’Homme. Comment et pourquoi s’en priverait-elle ? Certains géants américains et chinois, par la puissance de calcul dont ils disposent sur leurs « cohortes » d’utilisateurs, pourraient un jour se substituer à nos États « traditionnels » et prétendre à l’exercice de l’autorité publique… Il est indéniable qu’un train qui file à vive allure constitue un progrès. Mais où ce train nous mène-t-il, dans quelles conditions et surtout à quel prix ? Ce sont là des questions que nous devons avoir le droit de nous poser à nouveau.

Thomas Fauré

Fondateur du réseau social Whaller

Whaller est un réseau social français