Pour faire campagne, Marine Le Pen n’a pas besoin d’organiser des meetings, de rassembler des foules ou de rameuter des fidèles. Il lui suffit de s’installer dans le canapé de son salon, un verre à la main, d’allumer son poste de télévision, de se bancher sur une chaîne d’info en continu, et d’écouter, sourire en coin. C’est pratique, efficace, économique, et ça peut rapporter gros – électoralement parlant.
Il lui suffit par exemple de prendre connaissance des ultimes développements de l’affaire Fillon, qui ne sont certainement pas les derniers. Le plaidoyer pro domo du châtelain de la Sarthe peut se résumer d’une formule : je suis responsable mais pas coupable. On a déjà connu ce genre de formule. Droit dans ses bottes, le candidat LR à la magistrature suprême, l’homme qui prétend laver plus blanc que blanc, l’ex Monsieur propre de la politique est venu expliquer aux Français, les yeux dans les yeux, qu’il n’avait rien à se reprocher.

Bref, François Fillon a inventé la faute fictive : il demande pardon tout en jurant qu’il n’a rien fait de répréhensible. Marine Le Pen peut apprécier le cadeau. Peu importe que les élus du FN collectionnent les casseroles, à commencer par ceux qui sont élus européens (dont la cheftaine elle-même). Peu importe que les sources de financement de la famille Le Pen soient d’une obscure clarté. La candidate de l’extrême droite pourra claironner l’air du « Tous pourris » (sauf moi). Elle saura se gausser de cet ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy qui se faisait fort de ramener une partie de l’électorat frontiste dans le camp d’une droite respectueuse de l’éthique républicaine.
Désormais, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, François Fillon verra se dresser devant lui la mine patibulaire du citoyen de base en droit de répliquer dès lors qu’on lui parlera des nécessaires sacrifices : et vous ? Comment pouvez-vous nous parler d’effort, de solidarité, de suppressions d’emplois de fonctionnaires alors que votre épouse a profité plusieurs années durant d’un régime d’assistanat fort confortable (plus de 3000 euros par mois). Et Marine Le Pen pourra engranger les voix des déçus de la droite qui franchiront le Rubicon par dégoût.
L’ex Premier ministre aura beau dénoncer la chasse aux sorcières, le procès ad hominem, la curée des médias, il ne pourra faire oublier qu’avant toutes ces constatations (qui ne sont pas forcément dénuées de fondement), il y a la réalité de petits arrangements familiaux qui sont autant de scandales aux yeux de l’opinion. Il ne pourra pas davantage plaider l’éventuelle légalité des faits reprochés tant ils apparaissent indécents et inacceptables pour des Français qui doutent depuis longtemps de la probité de leurs élus.

Le Fillon de 2017 se verra même opposer le Fillon de 2016, celui qui disait en novembre dernier, lors d’un meeting : « Les élus sont des personnes à qui le peuple souverain confie provisoirement une part du pouvoir que lui seul détient. Cette confiance, nous devons l’honorer. L’Etat et son chef ne peuvent pas demander aux Français de se dépasser, ils ne peuvent pas exiger des citoyens qu’ils respectent les lois si le soupçon est au cœur de l’Etat. Voilà ce que je crois et il fallait bien que quelqu’un se lève pour le dire ». Quand le professeur de morale républicaine est pris la main dans le pot de confiture, Marine Le Pen se lève pour médire.
La candidate FN est d’autant plus à son aise qu’elle a profité du quinquennat de François Hollande pour engranger à la pelle les soutiens des frustrés de la gauche. Elle sait que les descendants spirituels du Hollandisme, aussi critiques soient-ils, sont comptables en tout ou partie des faits et gestes de celui qui a été élu en 2012.

Emmanuel Macron a beau jouer l’homme neuf, sans attache, libre, émancipé, il ne saurait faire oublier qu’il est passé du statut de banquier d’affaire à celui de conseiller du Président puis de ministre de l’économie ayant laissé plusieurs lois à son nom. Cela vous signe un parcours où l’on cherche en vain la marque du « progressisme » affiché par un homme qui tire une charrette de supporters où cohabitent des personnages dont la seule présence éclaire le programme caché de Macron.
On y trouve Alain Minc (l’homme qui s’est toujours trompé), Jacques Attali (qui lui a mis le pied à l’étrier comme rapporteur de la commission éponyme nommée par Nicolas Sarkozy), Bernard Kouchner (passé de l’humanitaire à l’utilitaire), Daniel Cohn-Bendit (qu’on ne présente plus), Pierre Bergé (copropriétaire du Monde et de L’Obs), Jean-Hervé Lorenzi (président du Cercle des Economistes et membre du directoire du groupe Edmond de Rothschild), Stéphane Boujnah (PDG d’Euronext), Jean-Michel Darrois (l’un des principaux avocats d’affaire de Paris), Jacques Séguéla (roi de la Rolex, ancien Mitterrandien recyclé Sarkozyste), Jean Arthuis (ex ministre de l’économie), on en passe et des moins célèbres. Verlaine disait : « Il ne faut jamais juger les gens sur leurs fréquentations. Judas, par exemple, avait des amis irréprochables ». On se gardera donc de juger Emmanuel Macron en fonction de ses soutiens. On remarquera cependant que le club de ses supporters ne tient pas précisément de la machine anti système, et que Marine Le Pen compte bien en profiter, merci pour elle.
Certes, il n’y aucune fatalité à ce que l’électorat populaire tombe dans l’escarcelle de l’extrême droite comme un fruit mûr dans le panier d’un paysan. Encore faut-il écouter les doléances qui montent du monde des ouvriers et des employés afin d’y apporter les réponses adaptées, à rebours des fausses solutions apportées par le FN, ou des dangereuses illusions semées par un discours de stigmatisation des étrangers inspiré des foucades d’un Donald Trump. Sur le travail, l’Europe, la nation, l’immigration, la concurrence des pauvres contre les pauvres, la laïcité, l’écologie, la sécurité, la culture, la France d’en bas mérite d’être écoutée sans être stigmatisée.
Un Jean-Luc Mélenchon s’y essaie avec son talent d’orateur, sa fibre républicaine, sa conversion écologiste, une critique affirmée de l’impasse austéritaire en Europe, et un discours neuf sur l’immigration qui défrise certains de ses amis. Mais le dynamisme de sa campagne ne doit pas masquer la difficulté des « Insoumis » à se faire écouter des plus modestes. De son côté, Benoît Hamon aura du mal à s’extirper du soutien des défenseurs de la loi El Khomri et des concessions à répétition au Medef. L’ancien ministre risque surtout de tirer le boulet du « revenu universel », qui escamote la question centrale du travail ainsi que la responsabilité sociale des entreprises et qu’il a déjà ramené à un simple RSA étendu aux moins de 25 ans – lesquels ne pourront pas en vivre.
Que le « revenu universel » prenne en compte une aspiration à vouloir travailler autrement et plaise chez les bobos urbains (qui ont un travail le plus souvent intéressant), nul n’en doute. Reste que ce discours est à des années lumières des attentes des victimes de la crise, qui demandent d’abord un emploi et un avenir pour leurs enfants, non une allocation dispendieuse destinée à être versée à tout un chacun, qu’il soit riche ou pauvre, travailleur ou pas.

Pendant ce temps, Marine Le Pen peut prétendre s’adresser au peuple, toute honte bue. Elle peut dire tout et n’importe quoi, promettre tout et son contraire, jouer avec les réflexes de peur et de repli ethnique. Pour l’heure, ceux qui pourraient porter une alternative apparaissent disqualifiés, absents, affaiblis ou trop divisés pour nourrir un projet de République sociale susceptible de soulever l’enthousiasme populaire. Voilà qui devrait mettre chacun face à ses responsabilités, car demain il sera trop tard.