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J’assistais la semaine dernière à une présentation par Keith Alexander, ex-directeur de la NSA de 2005 à 2014, de sa vision de la cybersécurité. Il y aurait beaucoup à en redire, mais ce n’est pas là ce qui motive ce billet. Mais plutôt l’arrogance générale et les principes fallacieux mis en avant par ce personnage pour défendre son action passée et lourdement critiquer Edward Snowden, notamment.

Une question lui fut posée par l’auditoire sur la réalité de la possibilité qu’aurait la NSA de lire nos emails et conversations. Vue sa réponse, on peut deviner qu’il n’a pas été pris par surprise. Il réagit en demandant au public de lever la main si on croit à cette possibilité. Je levais la main, ainsi qu’une poignée d’autres, à peine 10% de l’assistance. On voit déjà à quel point la NSA a de l’influence.

Pourtant, il compte et conclut : « OK, en gros la moitié d’entre vous ». Le mensonge avait un but très clair, car il continue ainsi : « Eh bien, la moitié a raison, et la moitié a tort ». Rires et murmures, il a fait son petit effet, comme il l’espérait. Et de nous expliquer – on ne sait trop à quel titre – que, non, deux fois non, la NSA ne lit pas vos emails. Ou plutôt : « Si vous n’avez pas affaire à un terroriste, vous n’avez aucune raison de craindre que l’agence accède à vos conversations ». Subtile différence.

Et de se lancer dans un blabla autoritaire, sur un ton proche d’un gradé militaire parlant à ses troupes – nous sommes aux Etats-Unis, mais l’auditoire vient du monde entier – se voulant justifier l’action de l’agence. On remonte au 11 septembre et au besoin de coordonner FBI et NSA. Puis il évoque le préambule de la Constitution, qui demande à ses institutions d’assurer la défense de tous (« provide for the common defence »). Comme si seul ce passage suffisait à tout justifier, 200 ans avant le Net.

Il y a de nombreuses fautes – intentionnelles – de raisonnement chez ce monsieur, j’en retiendrai quatre. La première tient à la forme, à l’interprétation des textes. Ce n’est pas à lui, ni à quiconque, de lire une constitution pour y trouver le seul vague extrait qui pourrait justifier ses actes. C’est au peuple, ou a minima à une cour dédiée. D’ailleurs, si ses actes avaient été si constitutionnels, ce n’est pas ce seul maigre extrait qu’il aurait cité, mais des articles entiers. Belle preuve de sa mauvaise foi. Surtout, on voit une fois de plus qu’une constitution n’est jamais en soi la protection de notre liberté.

Il y a ensuite un contre-sens géographique. Si on se rappelle que la NSA lit les emails de tout le monde, littéralement, on comprend que cela est contradictoire avec son autorité purement limitée au territoire des Etats-Unis. Rien ne donne le droit à l’agence de lire les emails provenant d’ailleurs.

Bien sûr, une question centrale concerne l’impossibilité de faire le distinguo entre un terroriste et un citoyen honnête quelconque. Est-ce que je deviens suspect de terrorisme quand Ben Laden m’achète un café ? Ou quand il me demande l’heure dans le métro ? Qui interprète les faits ? Un ordinateur ?

Mais le pire tient au principe d’anticipation qu’il présuppose. Le droit, historiquement et ce n’est pas un hasard, ne repose jamais sur la culpabilité de l’intention, mais sur celle de l’acte. Si je veux tuer, mais que je finis par m’en dissuader, ma conscience est peut-être ternie, mais je reste innocent vis-à-vis d’autrui et donc du droit. On ne peut faire reposer la justice sur la suspicion de criminalité. Nous tomberions aussitôt dans une société telle que celle du film Minority Report. Y sommes-nous déjà ?

Stephane Geyres