Le referendum pour l’éventuelle indépendance de la Nouvelle Calédonie remet dans le feu des projecteurs ce Caillou que nous avions oublié depuis quelques trente ans. Et les mêmes questions reviennent à la surface. Indépendance, ou pas ? Quid des Kanaks face aux Européens ? Et que va devenir le nickel ? Et « la France » va-t-elle perdre sa position dans le Pacifique ? Et les ressources au sein des 200 miles nautiques autour de l’île ? La population continuera-t-elle à recevoir la Sécu ? J’en oublie sans doute, mais il semble bien que le débat n’ait guère évolué pendant ces trente ans.

Toujours est-il que nous y sommes, la question est posée : oui, ou non, voulez-vous rester en France ? Du point de vue du droit des peuples à leur auto-détermination, on peut se réjouir du progrès que représente de poser une telle question à une telle ancienne colonie. Dont acte.
Pourtant, le libéral jamais content que je suis trouve malgré tout à redire. Il est bien évident que le vote sera partagé, qu’il y aura des ‘oui’ et qu’il y aura des ‘non’. Je me garde bien du moindre pronostic, en chiffres et en votants, c’est aux gens concernés de se prononcer, seule compte la réalité évidente de cette césure. Si notre référence est l’auto-détermination, alors ceux qui auront voté ‘oui’ comme ceux qui auront voté ‘non’ doivent chacun pouvoir prétendre à leur destin.
Et il me semble que la solution est alors évidente, mais je ne la vois pas évoquée par quiconque. Pour simplifier, je vais supposer que Nouméa vote non à l’indépendance et que le reste du Caillou vote oui – mais peu importe la réalité géographique de cette césure, cela ne change en rien la logique. Pourquoi ne pas dans ce cas couper le pays en deux, avec une partie indépendante et l’autre pas ? Nouméa-en-France versus Kanakland. Après-tout, c’est bien ce qui s’est passé en Irlande du Nord et les Comores ont déjà été scindées de la sorte (Mayotte). De cette manière, les volontés de chacun seraient respectées, il me semble. Les quelques menues poches ou îlots de chaque côté pourraient être déplacés ou rééquilibrés, sans trop de problèmes je le présume.
Evidemment, l’état français n’est pas tout à fait favorable à un tel scénario, car le contrôle du nickel, à l’opposé de Nouméa, lui échapperait, ainsi que le plus gros des fonds marins des 200 nautiques. Mais Monsieur l’état, dans ce cas, pourquoi posez-vous la question de l’indépendance si en réalité vous êtes celui qui n’est pas vraiment prêt à l’accorder ? Car il faut oser le dire, les termes de cette indépendance sont loin d’être blanc et noir. Un communiqué de Matignon précise ainsi qu’en cas de ‘oui’, « la France ne se retirera pas brutalement. Il y aurait avant cela une période de transition. » Ce qui laisse la porte ouverte à toutes les tractations en sous-main et surtout en sous-marin.
Ainsi, on voit que le jeu de l’état reste trouble et que sous la façade de l’auto-détermination, les solutions de décentralisation logiques qui devraient en découler ne sont pas mises sur la table, pas plus que les arrières pensées mercantilistes héritées de la période coloniale. Comme toujours, ce ne sont pas les peuples qui font les crises, mais les états qui résistent à leur accorder leur liberté.
Car bien évidemment, un autre enjeu se dessine pour la France en filigrane de ce referendum. Celui de ne surtout pas laisser les taches d’encre faire tache d’huile, celui de ne pas donner des idées de sortie aux autres DOM-TOM, voire à la Corse. Oh certes, les autres DOM-TOM sont dans une situation économique tout autre, tous n’ont pas nickel et fonds marins comme fantasmes – on espère que les Kanaks seront capables d’en tirer prospérité, mais c’est toute autre question, sans intérêt direct pour mon propos. Les autres DOM-TOM donc sont le plus souvent sous perfusion de subventions et de « social », la question de leur sortie est donc surtout celle de notre indépendance.
Mais justement, pourquoi devrions-nous rester dans cette logique ? Pourquoi, puisque l’auto-détermination est une question posée, n’est-elle pas posée à tous les DOM-TOM, et même à la Corse ? Après tout, eux aussi sont probablement partagés sur la question et il serait alors plus juste de tous les scinder selon la même logique : Cayenne laisserait la forêt, la Réunion se désunirait…
Mais d’ailleurs, puisque la Nouvelle-Calédonie n’est pas encore indépendante, puisque la question de l’indépendance concerne aussi tous les autres Français, qui financent en grande partie le coussin social, pourquoi ce referendum, et celui concernant chacun des DOM-TOM et de la Corse, pourquoi n’est-il pas présenté à tous les Français ? J’aimerais, je revendique d’avoir mon mot à dire, je paie des impôts et des cotisations qui pour partie vont en Outremer, je demande donc à pouvoir dire que je souhaite leur indépendance – la mienne – et je fais le pari de ne pas être le seul à penser de la sorte.
La question de la Nouvelle Calédonie n’est donc pas juste celle de l’Îlot revenue après trente ans. C’est l’occasion de faire la Nouvelle France. Une Nouvelle France où cette fois on poserait les bonnes questions d’auto-détermination concernant toutes les « colonies » à tous les Français. Une Nouvelle-France qui se redessinerait en fonction de ceux qui s’expriment clairement pour y rester ou pas, et en fonction de ceux qui veulent les voir rester ou pas. Une Nouvelle-France qui préfigurerait l’Europe de demain, celle où de la même manière, chaque pays ou chaque région déciderait d’y rester, ou pas.
S.Geyres