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En apprenant la participation du général Piquemal à une manifestation, puis son arrestation, je me suis posé la question suivante : est-ce un événement politique ? Il agite certes beaucoup de gens qui, par profession ou distraction, s’adonnent à la politique. Mais, pour l’instant, ses effets restent faibles, au grand dam du gouvernement, qui a ordonné cette arrestation dans l’espoir de provoquer un incident utile à son profit. Mais l’opération a échoué puisque, jusqu’à présent, les réactions sont purement verbales.

Si j’étais enclin à souhaiter l’intervention des militaires pour sauver les libertés publiques, les précédents qui me viennent en mémoire me garderaient d’espérer quoi que ce soit de ce côté. En l’occurrence, le général Piquemal, qui semble un homme honorable, n’a pas fait preuve de grand sens politique. Et ce manque est partagé par de nombreuses personnes dont le souci de l’intérêt public ne fait pourtant aucun doute. Je ne parle pas du sens de la tactique ou de l’esbroufe qui permet aux professionnels de cette branche d’activité de l’emporter sur leurs concurrents, mais de cette question qui devrait intéresser ceux qui sont gouvernés, plutôt que ceux qui gouvernent : qu’est-ce que la politique ?

Beaucoup semblent croire que ce qui manque au gouvernement, c’est la force. Or les généraux devraient savoir que la police est plus nombreuse que l’armée. Et comme, de toute manière, elles sont placées l’une et l’autre sous les ordres du gouvernement, on ne voit pas par quel miracle l’armée se transformeraient en contre-pouvoir, sinon en mettant sous sa coupe les institutions civiles, ce qui, au bout du compte, ne ferait que changer l’ordre hiérarchique d’organes solidaires entre eux.

Ceux qui gouvernent sont beaucoup moins nombreux que ceux qui sont gouvernés. Plutôt que de se demander ce qu’on ferait si l’on parvenait soi-même au pouvoir, événement dont la probabilité statistique est faible, il serait plus utile de songer aux moyens d’empêcher de nuire ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui, ou qui le seront demain.

Que le gouvernement abuse des forces qui lui sont confiées n’est pas surprenant ; que la justice ne l’en empêche pas n’est pas surprenant non plus, mais c’est fâcheux. A cet égard, la confrontation de part et d’autre de la barre du tribunal entre le général Piquemal et son juge sera instructive, car un observateur même inattentif pourra remarquer que l’un et l’autre porteront les mêmes décorations épinglées au plastron de leur vareuse ou de leur robe. Finalement, il s’agit moins d’un conflit entre le gouvernement et les citoyens, qu’entre diverses branches des pouvoirs publics. Ce qui manque pour faire expulser les immigrants illégaux agglutinés autour de Calais n’est pas la force dont le gouvernement dispose, ni les lois qui interdisent leur présence. C’est une justice qui contraigne la force à faire appliquer la loi.

Il est évident que l’arrestation du général Piquemal a été arbitraire, puisqu’il a été choisi, au milieu d’une foule, non pas en raison des actes qu’il avait commis, mais parce que c’était lui. Ayant moi-même subi des arrestations arbitraires, je n’ai aucun souvenir de l’avoir entendu protester, ni aucun autre général. Cela me conforte dans l’opinion que ni la police ni l’armée ne sont à même de protéger contre ces abus… dont elles sont les instruments ! De qui aurais-je dû obtenir protection et réparation ? De la justice, si toutefois les juges étaient autre chose que des fonctionnaires dont la carrière dépend du gouvernement. Et tout porte à croire que les admonestations adressées, des mois plus tard, par le « défenseur des droits » nommé par le gouvernement lui-même, font encore rire les fonctionnaires zélés qui les ont reçues, et dont la carrière suit paisiblement son cours, favorisée par la docilité dont ils ont fait preuve.

Le général Piquemal semble s’être rendu compte, un peu tard, que ceux au côté de qui il avait manifesté n’étaient pas à son goût. C’est l’ennui de la politique conçue comme l’art d’exercer le pouvoir : peu de gens partagent les mêmes idées, et ceux qui parviennent à se mettre d’accord sur un programme divergent encore sur les méthodes et les priorités. Si bien que pour atteindre un but, il faut en abandonner beaucoup d’autres. Il n’en va pas de même pour la défense des libertés : jouir des mêmes droits et des mêmes libertés qu’autrui ne force personne à en faire le même usage, si bien que l’avantage de chacun est celui de tous.

Ceux qui se plaignent des abus du gouvernement continuent d’avoir une culture du pouvoir et un respect envers lui qui ne font que favoriser l’omnipotence du gouvernement central. Ce qui manque, de la part des individus comme des peuples, c’est une culture du contre-pouvoir. Ne faisons donc pas de la politique pour obtenir le pouvoir mais pour défendre nos droits, non seulement en tant qu’individus, mais en tant que peuple.

Pierre de Laubier