Si tout écrivain écrit pour une lectrice imaginaire, tous les livres de Denis Tillinac sont des conversations amoureuses dans une quête de l’Eternel féminin qui toujours se dérobe . Mais  l’écriture est un acte de possession lié à la mécanique du désir. L’Eternel féminin est la page blanche où s’inscrivent les figures de l’imaginaire : « une mystérieuse latence » comme disait Teilhard de Chardin dans un long poème bien avant Goethe dans le deuxième Faust qui inventa la formule. L’Eternel féminin hante la conscience de l’homme : elle est une force, un attrait, une promesse « Je suis la promesse qui ne peut être tenue, et ma grâce consiste en cela même » et un principe de spiritualisation : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or » disait Baudelaire

L’essai de Denis Tillinac « Elle, éloge de l’Eternel féminin » chez Albin Michel aurait pu s’appeler « Elle, éloge de l’altérité ». Il interroge la dimension éternelle de la femme qui donne la vie et dont la maternité l’installe hors du temps. En tant que mère, elle est l’objet premier du désir de l’enfant ; elle représente le Paradis perdu de son enfance mais incarne aussi l’objet ultime du désir de l’homme qui recherche éperdument l’altérité. Car il est bien question de désir dans ce livre.

Même si cette quête n’est pas forcément érotique. Selon l’auteur, si la femme ( ou la Femme?) est devenue la plus belle aventure de la civilisation occidentale et la plus mystérieuse, c’est parce qu’elle s’identifie à la personne de la Vierge, Eve nouvelle, jusqu’à ce que son émancipation programmée en fasse un individu de sexe féminin.

La dévotion à Marie se traduit à partir du XIII° siècle , sous l’impulsion franciscaine, par un rayonnement de la féminité qui garde sa charge attractive dont nous sommes encore tributaires, en corrélation avec le culte de Marie Madeleine, l’amoureuse éperdue, sensuelle. Puis passant du sacré au profane, de la Vierge à Venus, de la révélation du christianisme au féminisme d’aujourd’hui, nous suivons ces figures tutélaires qui réintroduisent la beauté dans le monde: Madones gothiques, déessesde Botticelli, égéries pétrarquiennes , nus de Titien, séductrices préraphaélites, muses balzaciennes, sylphides romantiques…. autant d’incarnations évoquéesdans un style éblouissant, où Denis Tillinac apporte une manière de colorer son propos par des nuances subtiles et décalées, puisées dans l’histoire de l’Art et les représentations littéraires de la femme au cours des siècles, dans un phrasé  à la fois poétique et distancié.

Il ne s’agit pourtant ni d’un traité sur l’amour ni d’un dictionnaire amoureux de la femme, mais bien d’une démonstration qui confronte d’idée de l’éternel féminin et la nécessaire émancipation de la femme :

« Il reste à sauver la féminité, autant dire le terreau, les sources et les vagabondages de notre poétique. Il reste à préserver les trésors inépuisables d’une altérité sans laquelle les hommes seront les orphelins de l’idéal, les femmes des astres morts inconsolables de ne plus pouvoir, de ne plus vouloir, de ne plus savoir enluminer les ciels de nos lits ».

Un essai majeur en ces temps de dérives vers l’indifférencié…

Sandrine de La Houssière