Un géant de Hong Kong est en train d’investir 7 milliards de dollars à Saipan, minuscule territoire américain des Iles Mariannes, au milieu du Pacifique, pour y développer une industrie du jeu. Ce projet qui sent le soufre brasse déjà plus de 50 milliards de dollars à la provenance et à la destination douteuses. Enquête depuis la table de black-jack.

La façade de l’Imperial Palace est un véritable pot-pourri architectural : une sirène dorée côtoie une statue de Poséidon, le dieu de la mer ; des colonnes grecques surmontées de dauphins encadrent des tourelles évoquant un palais parisien de la Belle Epoque. Il est vrai que ce casino, ouvert en juillet 2017 à Garapan, sur l’île de Saipan, un territoire américain de 115 km2 perdu au milieu du Pacifique, n’est encore qu’à moitié bâti, ainsi qu’en témoignent sa façade recouverte d’un échafaudage et les grues alentour. Peut-être trouvera-t-il une certaine unité une fois terminé. En ce samedi soir de fin avril, il est presque vide. Le hall d’entrée, orné d’écrans géants qui diffusent des images du ciel, débouche sur bar surmonté d’un escalier qui ne mène nulle part. Dans les salles de jeux, une poignée de touristes chinois et de résidents locaux se partagent les 77 tables et 243 machines à sous disposées au milieu des ornements dorés.

Chaque jour à 21h30, le casino distribue des bons de 10 dollars. « J’ai gagné 35 dollars l’autre soir », glisse un Américain bedonnant chaussé de crocs, aux bras ornés de tatouages maoris. En face de lui, un Chinois en chemise blanche pose dix billets de 100 dollars sur le tapis vert, qui sont aussitôt échangés contre des jetons. Une vague odeur de cigarette flotte dans l’air, entre les notes du lancinant Wonderwall d’Oasis, en arrière-fond. Lorsqu’il sera achevé, le casino abritera onze restaurants – dont plusieurs établissements étoilés -, un hôtel de 14 étages et des salons de jeu VIP avec vue sur mer. Une seconde phase prévoit la construction d’un centre des congrès, d’un parc aquatique et de plusieurs complexes hôteliers. Au total, plus de 7 milliards de dollars doivent être investis sur cette île de seulement 48 000 habitants. Mais ce décor surréaliste sent le soufre. Près de 2 500 ouvriers chinois l’ont construit dans des conditions proches de l’esclavage – l’un deux y a même trouvé la mort. Des milliards de dollars en provenance de Chine ont en outre transité par ses tables de jeu, faisant planer un lourd soupçon de blanchissement d’argent.

L’Imperial Palace est l’œuvre d’un étrange duo, formé d’une mère et de son fils. Cui Lijie, 60 ans, et Ji Xiaobo, 39 ans, viennent de Harbin, une ville industrielle du nord-est de la Chine. Ils ont fait fortune dans l’immobilier et les lampes LED. En 2011, Ji Xiaobo a monté Hang Seng, un « junket », comme on appelle ces intermédiaires qui prêtent de l’argent aux VIP chinois en route vers les casinos de Macao. « Cette société sortie de nulle part est rapidement devenue l’un des principaux junkets de la place, grâce à ses conditions de crédit extrêmement généreuses », se souvient Ben Lee, un consultant pour les casinos dans l’ancienne colonie portugaise. En 2013, elle brasse plus de 300 milliards de yuans (40 milliards d’euros) par an. Mais en 2014, l’industrie du jeu de Macao s’effondre. La campagne anticorruption du président chinois Xi Jinping bat son plein et plus personne ne veut être vu en train de parier des millions. Ji Xiaobo rejoint alors sa mère à la tête de First Natural Foods, une entreprise cotée à la Bourse de Hong Kong spécialisée dans les produits surgelés. Pour dissimuler leur Super Champion Global, qui en détiennent plus de 90%, et la font immatriculer aux Bermudes. Ils la renomment Imperial Pacific International.

Ji Xiaobo n’a pas un profil irréprochable : quelques-unes de ses connaissances sont en grande délicatesse avec les autorités. Il a été ainsi associé à Che Feng, le beau-fils d’un ancien gouverneur de la Banque centrale chinoise, arrêté en juin 2015. Ce dernier est accusé d’avoir généré – et blanchi – 8,8 milliards de yuans (1,16 milliards d’euros) de profits illicites grâce à la cotation en Bourse, en 2007, de l’assureur Ping An et du groupe financier Haitong Securities. Il aurait bénéficié de conditions préférentielles lors de l’achat en 2002 de parts dans ces deux entités. Pour asseoir leur crédibilité, la mère et le fils engagent un Américain, Mark Brown, qui a travaillé pour les casinos de Donald Trump, et un panel de conseillers composé notamment de l’ex-directeur du FBI Louis Freeh, de l’ex-directeur de la CIA James Woolsey et de l’ancien gouverneur du Mississippi Haley Barbour. Une photo publiée sur Weibo – le Twitter chinois – montre Cui Lijie en train de serrer la main de Barack Obama.

Source : les Echos