L’internationalisation du RMB nécessite une coopération entre l’Europe et la Chine Philippe Simonnot, économiste

G. W. : Le protectionnisme est de plus en plus répandu. Il a un effet inhibiteur sur le commerce et l’investissement dans le monde. Quelle est son influence sur le système monétaire international ? M. ZHOU Xiaochuan, l’ex-directeur de la Banque centrale de la Chine, a dit dans une conférence du novembre de l’année dernière, que cela offre une bonne occasion au RMB pour son internationalisation. Qu’en pensez-vous ?

Ph S :  À l’heure actuelle, certains pays tiennent haut le drapeau du protectionnisme commercial et menacent de toutes sortes de sanctions. Ils contribuent ainsi à saper  les fondements de l’économie mondiale et, de plus, ils perturbent le système monétaire international.

Le niveau actuel d’internationalisation actuelle du Renminbi (RMB) n’est toujours pas en harmonie avec la taille de l’économie chinoise. Et donc il faut poursuivre cette internalisation. Plus l’économie chinoise grandit, plus cette internationalisation est nécessaire.

G. W. :La guerre commerciale sino-américaine a déjà créé des tensions entres les deux pays dans presque tous les domaines et ces derniers mois la Chine continue à réduire sa détention de dettes américaines. À votre avis, l’antagonisme sino-américain changera-t-il profondément la stratégie de la Chine pour traiter ses réserves de change et poussera-t-il la Chine à accélérer l’internationalisation du RMB?

Ph S : Le système monétaire international  actuel est au service du dollar américain. On a encore pu le vérifier ces derniers mois par la manière dont Donald Trump s’est servi du dollar pour punir les entreprises, même non américaines, qui sont en relation, commerciale ou financière,  avec l’Iran. Faisant cela, le président des Etats-Unis a une fois encore ruiné la réputation du dollar en tant qu’étalon monétaire  international. Ce qui a conduit la Chine et l’Europe à tenter de sortir du piège du Dollar Standard .

G. W. :Bien que le gouvernement chinois continue  sa stratégie de l’ouverture et à devenir même plus ouvert qu’avant, cependant  les dossiers officiels de la Banque centrale de la Chine montrent que l’on reste  prudent pour l’ouverture du système de la finance en arguant que la base de l’économie réelle, l’infrastructure de la finance et les supports techniques  ne sont pas prêts pour ouvrir  davantage  la finance de la Chine, sinon ce sera un  désastre et l’internationalisation du RMB se reculera. Que pensez-vous de cette attitude prudente?

Ph S : Promouvoir l’internationalisation du RMB signifie inévitablement une plus grande ouverture du marché chinois des capitaux  …avec des risques de soubresauts à court terme.   Je comprends l’attitude prudente de la Banque populaire de Chine. La gestion financière et bancaire de la Chine doit être libérée et  améliorée et en même temps le système doit pouvoir se défendre des dommages à l’économie réelle causés par le flux de capitaux spéculatifs.

G. W. :Dans la réforme du système monétaire international, quel est le rôle de l’Union Européenne  et de la France? Ces dernières années, des pays européens y compris la France, ont inclus le RMB dans leurs réserves de change. Est-ce que l’on peut dire que la Chine et l’Europe forment une alliance pour réformer le système monétaire international? Pourquoi l’Europe a besoin de cette réforme, et que les Européens peuvent faire de plus pour cette entrepris

Ph S : Déjà en  2010, j’ai   écrit un  article dans le journal français Le Monde, appelant l’Union Européenne à coopérer avec la Chine pour réformer le système monétaire international. L’Europe doit comprendre que l’on ne peut pas s’attendre  que le bénéficiaire  principal du système monétaire international actuel, à savoir les Etats-Unis, accepte de renoncer aux privilèges de toutes sortes qu’il tire du Dollar Standard. L’Europe, au lieu de s’aligner comme elle le fait sur ce Standard après avoir renoncé à toutes velléités réformatrices, doit travailler avec la Chine pour promouvoir cette réforme qui profiterait  à la fois à l’Europe et à la Chine, mais aussi au monde entier. Je veux être optimiste quant à la coopération sino-européenne dans ce domaine.

. G. W. :Quel est l’avenir de l’euro après la nomination de Christine Lagarde à la direction de la BCE? Selon votre connaissance d’elle, quelle est son attitude sur la réforme du système monétaire international et  l’internationalisation du RMB?

Ph S:Ancienne ministre française des Finances,  , Mme Lagarde apportera probablement de grands changements à la BCE. Contrairement à ce que l’on dit couramment, l’euro a été une ruse de la France pour sortir  du « contrôle » du mark allemand que les dirigeants des finances  ne supportaient pas. Du fait même de sa nationalité, Mme Lagarde pourrait éventer cette ruse. Souhaitons qu’elle œuvre à la réforme du Système monétaire international (SMI) en tant qu’ancienne patronne du Fonds monétaire international. 

 G. W. :Après l’apparition du Bitcoin,  Facebook essaie de faire une autre monnaie numérique Libra. Comme l’a dit M. Zhou Xiaochuan il y a 2 jours, c’est encore trop tôt de dire que le Libra est un succès, et on aurait à l’avenir probablement des monnaies numériques plus internationales. Cela provoquerait un grand défi pour l’administration des réserves de change et de l’internationalisation du RMB. Que pensez-vous  du Libra, et des autres nouvelles monnaies numériques internationales, et des commentaires de Zhou Xiaochuan à propos du Libra

Ph S : L’émergence de ces  monnaies non étatiques est  le symptôme de la méfiance qu’inspire le système monétaire actuel et répond à  la demande énorme d’une monnaie authentique véritablement internationale, échappant aux incertitudes politiques. En bref,  l’existence de ces monnaies privées justifie l’urgence d’une réforme du SMI.     Il est donc d’autant plus nécessaire de renforcer la recherche en Europe et en Chine dans ce domaine et de promouvoir une authentique coopération monétaire sino-européenne.

Interviewé par GE Wenbo, journaliste du Quotidien du Peuple