Un grand nombre de personnalités publiques françaises, qui se réclamaient hier encore du marxisme, ne manquent pas une occasion de se référer aujourd’hui à Keynes. Ainsi, depuis plus de trente ans, les gouvernements successifs ont misé sur le déficit public pour relancer la croissance économique. Au final, la croissance ne s’est jamais installée durablement et l’accumulation des déficits devenus structurels a aboutit à une explosion de la dette publique insoutenable aujourd’hui.

Avec la crise, (crise du capitalisme ou crise des Etats-providence ?) la plupart des ténors politiques s’accrochent à nouveau au mythe « d’une troisième voie », qui serait incarnée par le retour de la pensée keynésienne. Pourtant, dès 1946, Hayek a montré les dangers de cette quête illusoire d’une solution intermédiaire entre marché et planification : « La concurrence peut supporter une certaine dose de réglementation, mais elle ne saurait être alliée au planisme dans la mesure où nous le voudrions sans cesser de guider efficacement la production. Et le planisme n’est pas un remède qui, pris à petites doses, puisse produire des résultats qu’on attendait de son application totale. La concurrence et la direction centralisée deviennent de très mauvais instruments si elles ne sont pas complètes ; il faut choisir entre les deux pour résoudre un même problème, et le mélange signifie qu’aucune des deux méthodes ne sera efficace, et que le résultat sera pire que si l’on s’était contenté de l’une ou de l’autre »[1]. Dans les années 60, ce message visionnaire était occulté par la montée en puissance de la pensée keynésienne.

Intéressons-nous au personnage de Keynes. John Maynard Keynes est né le 5 juin 1883 dans une famille de la petite bourgeoisie britannique. Son père, John Neville Keynes, est professeur d’économie à Cambridge et sa mère, Florence Ada, militante du Parti libéral (au sens anglo-saxon), deviendra la première femme maire de Cambridge. Keynes appartient à l’intelligentsia aisée ; il fera des études brillantes à Eton puis à Cambridge[2]. Il s’inspire beaucoup de l’économiste Antoine de Montchrestien, l’un des rares Français qu’il admire, avec Montesquieu. Hostile au marxisme, Keynes condamne le totalitarisme communiste ; il se méfie d’ailleurs des travaillistes, qu’il considère trop inféodés aux syndicats. D’ailleurs, le parti travailliste, qui représente la gauche anglaise, prendra rapidement ses distances avec Keynes. Dès 1976, James Callaghan – le Premier Ministre britannique – déclare au congrès du Parti travailliste que les politiques keynésiennes ne conduisaient qu’à l’accélération de l’inflation ; il avait alors amorcé un processus de dérégulation économique qui lui fit perdre le soutien des syndicats mais que Margaret Thatcher s’est efforcée de poursuivre. Tony Blair ne reniera jamais l’héritage thatchérien en refusant de se définir comme keynésien[3].

Dans ses premiers écrits, Keynes dénonce le protectionnisme ; mais, dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie publiée en 1936, il raisonne en économie fermée et fait déjà le constat que l’efficacité de l’intervention publique baisse au fur et à mesure que l’économie s’ouvre. Cependant, les exportations sont un élément indispensable et indissociable de la demande effective, concept majeur du raisonnement keynésien. Keynes est aussi hostile au principe des droits de douane ; pour améliorer la compétitivité de l’économie, il propose de dévaluer la monnaie. On connaît aujourd’hui les conséquences inflationnistes d’une telle pratique, devenue impossible dans le cadre d’une banque centrale indépendante ou insensée dans le cadre d’un système de changes flottants.