Pierre Conesa auteur de Docteur Saoud et Mr .Djihad la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite

Pierre Conesa est un praticien des relations internationales et stratégiques qu’il a côtoyées pendant une vingtaine d’années au ministère de la Défense dans différents services.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont le dernier, « Docteur Saoud et Mr. Djihad, la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite » (éditions Robert Laffont).


Pourquoi vous être tellement intéressé à la question saoudienne ?

Pierre Conesa : Le sujet m’est arrivé l’année dernière quand j’ai été sollicité par des industriels s’inquiétant des conséquences pour eux de l’embargo décidé par l’Arabie Saoudite contre le Qatar. Il y a une animosité forte des Emirats Arabes Unies et l’Arabie Saoudite vis-à-vis du Qatar qui apparait comme le nouveau riche. Ils ont décidé l’embargo et fermé les frontières en même pas 24 heures, plus rien ne rentrait au Qatar. Les industriels étrangers craignaient d’être pris en otage entre les différentes pa rties. Mais au final, j’ai constaté que l’embargo pénalisait plus les pays qui en étaient à l’origine que le Qatar. L’Arabie Saoudite fournissait des produits frais, elle a arrêté et perdu le marché. Les produits étrangers étaient des réexportations depuis Dubaï, ce qui s’arrête avec l’embargo (perte de 600 M$/an). Les pays européens, eux, se sont précipités au Qatar pour compenser les effets de l’embargo. La menace directe n’a pas fonctionné, il fallait donc regarder les menaces indirectes. 

Suite à cette enquête, quelles sont vos conclusions sur l’Arabie Saoudite ?

Pierre Conesa : On passe à côté de ce qu’est la menace principale, le salafisme, parce qu’on a des accords avec l’Arabie Saoudite et que c’est un partenaire commercial. Or, il faut accepter l’idée que l’Arabie Saoudite est un pays rétrograde et content de l’être. Il y a un vrai décalage intellectuel entre la façon dont on parle de l’Iran et de l’Arabie Saoudite. Raef Badaoui, blogueur saoudien, condamné à 1000 coups de fouet pour ce qu’il a déclaré. Personne en France n’est monté au créneau. Les organisations internationales ne font pas de campagne contre l’Arabie Saoudite, car c’est un pays où on considère que c’est peine perdue, les droits sont trop bafoués.

Après le 11 septembre (15 Saoudiens sur 19 terroristes),  le Congrès américain fait un rapport sur l’organisation de  l’attentat, les pages qui portent sur l’Arabie Saoudite sont classées Secret défense par GW Bush et ne seront sorties que par Obama. Il y a bien un lobby saoudien aux États-Unis. Il est puissant et finance des fondations, des chaires universitaires…

Et en France, comment fonctionne ce lobby?

Pierre Conesa : Déjà, vous pouvez constater que ni les élites politiques, les hommes d’affaires ou les dirigeants musulmans ne critiquent publiquement l’Arabie Saoudite. Les Saoudiens ont trois cibles, toutes trois faiseuses d’opinion. 

Les décideurs politiques, qui, quand ils viennent, repartent avec une lettre d’intentions de plusieurs milliards (Valls 10 MM$ Trump 110 MM$), même si ensuite aucun contrat n’est signé. Par contre le dirigeant rentre au pays ‘air triomphant.

Les hommes d’affaires, on les associe à des projets pharaoniques, ça les fait rêver. Par exemple, Neum, la cité de l’avenir toute connectée réservée aux étrangers, avec un budget de 500 milliards de dollars. Ce n’est pas le 1er projet de ville high-tech annoncé par les Saoudiens, aucun n’a vu le jour. Pour une raison simple, il n’y a pas de tissu industriel présent en Arabie Saoudite. Vous n’allez pas convaincre une PME française de haute techno d’aller investir en Arabie Saoudite, ne connaissant rien du droit commercial local, et d’être éventuellement jugé par un tribunal sur la base de la charia. 

Dernière cible, les leaders de la communauté musulmane à l’étranger ne critiquent pas l’Arabie Saoudite, parce que les Saoudiens ont réussi à faire passer l’idée que critiquer l’Arabie Saoudite, c’était critiquer l’Islam.  Aucune des organisations musulmanes de France n’a communiqué sur les massacres au Yémen.

Les méthodes du lobby saoudien : on contractualise avec des personnalités publiques d’influence. Attali est conseiller économique de Ben Salman. Christine Ockrent écrit un livre sur MBS sans le rencontrer. Alexandre Adler fait un article sur l’assassinat de Khashoggi dans lequel il dit que ce sont les Turcs les assassins, juste avant que les Saoudiens reconnaissent le meurtre. Il existe aussi beaucoup d’œuvres de complaisance.

Il y a donc une forte communication de la part des Saoudiens pour améliorer l’image du pays, mais dans quel but ?

Pierre Conesa : Les Saoudiens ont compris qu’ils n’avaient pas d’intellectuels exportables, qu’ils avaient en plus un produit invendable, celui d’être le pays le plus intolérant de la planète. Donc ils se sont adressés à des boites de relations publiques, des grandes boites de communication mondiale. Ils ont des contrats avec les 5 plus grandes, dont 2 françaises. Havas et Publicis, qui esti le plus gros opérateur de l’Arabie Saoudite. Publicis a racheté en 2012 la société Qorvis. Qorvis est la société américaine qui est allé voir les Saoudiens le 12 septembre 2001, en leur proposant de défendre l’image du pays. Cette mission de Qorvis s’est exportée des Etats-Unis à Bruxelles. Au parlement européen, les boites de lobbies doivent déposer leurs mandats et indiquer qui est leur client. Qorvis est à Bruxelles et son mandat est très clair.  

Le système de lobbying saoudien est une arborescence et sous-traite à des boites moyennes ou petites pour qu’on n’identifie pas le financement saoudien. Il est plus difficile de tracer l’argent que chez les Qataris qui ont pratiqué la diplomatie du carnet de chèques directement depuis l’ambassade.

Les intérêts stratégiques et économiques saoudiens sont d’abord avec les États-Unis. La France est une puissance de second rang. Ce sont nous, comme d’ailleurs les autres fournisseurs secondaires qui leur courons après. Exemple : au début des années 90, les Saoudiens veulent renouveler leur flotte d’avions de combat. En compétition Dassault et British Aerospace, qui est presque à l’agonie. Le contrat britannique obtenu avec l’appui des USA, leur permet de vendre aux Saoudiens une centaine d’avions et va sauver l’entreprise. Un seul contrat saoudien sauve une entreprise. Et jusqu’à maintenant, on se donnait une conscience d’autant plus tranquille que les Saoudiens n’utilisaient pas leurs armes. C’est parce qu’ils les utilisent au Yemen qu’on se retrouve embarrassés. 

Que penser du personnage Mohamed Ben Salman ? Est-il un réformateur comme il veut le laisser entendre ?

Pierre Conesa : Avec lui, on a sauté une génération dans le système monarchique. L’actuel roi Salman casse l’ordre hiérarchique et nomme son fils, au lieu d’un de ses frères (système adelphique). 

On reste dans un État complètement vérolé. Il n’y a qu’à regarder l’affaire du Ritz Carlton et ce qui s’en est suivi : les hommes d’affaires ne sont sortis qu’après avoir signé des chèques ou payé avec des actifs. Résultat entre 60 et 100 milliards$ encaissés. MBC s’est acheté un château à Louveciennes et un yacht. Dans le genre anti-corruption pour utiliser l’argent pour le bien du pays, on a vu mieux.

C’est un régime hypocrite. MBS n’est pas le premier responsable à dire qu’il veut diversifier son économie mais sans changer les fondements du système wahhabite..

 les collaborateurs ont souhaité conserver l’anonymat, révèle comment ce royaume aux deux visages, celui conciliant de la dynastie Saoud et celui plus agressif du salafisme, propagandiste du djihad, a depuis des décennies développé une stratégie religieuse pour conquérir la communauté musulmane