Parce que le civisme a disparu de nos rues (ce qui est « normal » puisqu’il a disparu de nos têtes), la moindre action solidaire devient acte d’héroïsme. Intervenez-vous pour séparer deux voyageurs qui en sont venus aux mains, êtes-vous blessé de surcroît en cette circonstance, et le verdict populaire (médiatique, devrais-je dire) tombe : vous êtes un héros !

Chacun a compris que le mot « héros » est aujourd’hui galvaudé, utilisé à tort et à travers, au détriment des vrais héros naturellement… sauf à introduire une catégorisation fine nous permettant de distinguer des « petits » et des « grands » héros.

Soyons sérieux, on n’est pas un héros quand on sépare des voyageurs ni même quand on sauve notre prochain de la noyade. On est juste une personne courageuse ayant fait acte de civisme… mais c’est déjà beaucoup.

Le héros, c’est quelqu’un d’autre. C’est celui qui, sciemment, donne sa vie pour en sauver une autre ou qui se met en danger mortel pour aider une personne gravement menacée. En ce sens, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame qui s’est offert en échange d’une femme-otage retenue par un terroriste islamiste dans le supermarché de Trèbes (Aude), et qui en a perdu la vie, est un authentique héros, qui mérite amplement l’hommage national qui lui sera rendu prochainement aux Invalides. Son geste est un geste exceptionnel. Un pseudo-spécialiste (ils prolifèrent sur les plateaux-télé depuis quelque temps) disait hier sur la chaîne BFMTV qu’il ne fallait surtout pas chercher à imiter ce gendarme aguerri, préparé à ce type de sacrifice, qu’il nous fallait, nous les civils, nous borner à appeler les secours, à sonner l’alarme en somme, mais surtout pas chercher à intervenir parce que ça serait dangereux (sic !). Et le journaliste-interviewer de résumer en ces termes : « Donc, c’est [le lieutenant-colonel] un héros, mais pas forcément un exemple. » Mais de quoi se mêlent-ils ces « pignoufs » ? Si après tout, il plaît à certains d’entre nous de faire œuvre d’héroïsme, comme dans un instinct irréversible, un réflexe incontrôlé, de quel droit devrait-on nous en empêcher ?

Bon, c’est sûr, ce n’est pas facile d’être un héros, mais personne ne nous le demande. Le problème aujourd’hui est le manque de civisme, qui est lié incontestablement à un déclin du courage. Nous devons réapprendre à nous porter secours les uns aux autres, à sortir de notre passivité devenue comme « une seconde nature ». Nous laissons faire, nous regardons faire.

Nous ne faisons rien finalement. Après tout, être un vrai citoyen, c’est peut-être, tout simplement, modestement, adresser quelques mots de réconfort à un sans-abri, empêcher une maltraitance animale. C’est déjà beaucoup.

 

                                    Michel Fize, sociologue

                Auteur de « La crise morale de la France et des Français » (Mimésis, 2016)