Il me semble que le problème de l'antisémitisme est avant tout un problème social. Ainsi, on ne peut comparer l'antisémitisme des années 40 avec celui que l'on trouve aujourd'hui auprès de populations souvent peu scolarisées et en grande précarité économique, qui y trouvent un moyen d'exprimer des pulsions de révolte, pulsions sans liens réels avec la communauté juive, et qui sert simplement de "bouc­émissaire"

Nicolas Madelénat di Florio est enseignant chercheur associé auCentre de Recherches en Ethique Economique et des Affaires, Faculté de Droit et de Science Politique d’Aix-Marseille et co-responsable de l’axe de recherches « Ethique, normes et cosmopolitismes ». Il a publié, ou participé, à plusieurs ouvrages portant sur des questions d’éthique.

        Que pensez-vous de la récente poussée antisémite en France ?

        Je pense, déjà, qu’il ne faut pas parler d’une poussée récente, mais plutôt d’une médiatisation récente des actes antisémites. Aujourd’hui,tout comme hier, il ne fait pas bon être juif dans certains quartiers.

        D’après vous, qu’est-ce qui se passe si le problème est plus profond ?

        Il me semble que le problème de l’antisémitisme est avant tout un problème social. Ainsi, on ne peut comparer l’antisémitisme des années 40 avec celui que l’on trouve aujourd’hui auprès de populations
souvent peu scolarisées et en grande précarité économique, qui y trouvent un moyen d’exprimer des pulsions de révolte, pulsions sans liens réels avec la communauté juive, et qui sert simplement de
« bouc-émissaire ».

        Vous parlez de bouc-émissaire, pouvez-vous développer ?

        Le bouc-émissaire fait son apparition dans l’ancien testament, et servait à résoudre des situations délicates : on attachait, physiquement, des pierres à un bouc, et on le chassait dans le désert.L’animal était censé emporter, avec lui, les maux dont étaientaffligés les populations. C’est rudimentaire, mais symboliquement fort. Or, cet usage se trouve encore dans nos sociétés « modernes » et permet d’apporter des solutions à des populations qui en manquent et
où la Raison n’est pas toujours une aide. Ainsi, par exemple, sans crise économique, les populismes n’utiliseraient pas l’immigration comme torchon enflammé pour aveugler les foules et recevoir leurs votes. C’est aussi ce qui se passe dans certains quartiers : la haine des juifs recevant toutes les frustrations d’un quotidien
économiquement terrible, et d’un avenir souvent bouché. Pour avoir enseigné en zone d’éducation prioritaire, je peux vous assurer, en « praticien de terrain », que c’est souvent -hélas- le cas. Bien sûr, ces explications ne légitiment en rien l’antisémitisme qui, s’il ne repose sur rien de logique, n’en demeure pas moins une haine immonde.

        Pouvez-vous envisager que l’on trouve des excuses aux actes antisémites ?

        Absolument pas, ni aujourd’hui ni jamais ; et nos politiques devraient en faire autant. J’explique simplement que, dans certains quartiers, et on le voit par la suite sur les réseaux sociaux, circulent des rumeurs folles, qui existent depuis le Moyen-Age, la communauté juive étant censée être riche et dominer le monde en sous-main. Nous sommes là, totalement, dans une haine irrationnelle et incohérente qui trouve sa source, simplement, dans le fait que l’usure a longtemps été interdite aux chrétiens, et formait donc un ensemble
de métiers réservés aux non-chrétiens. Cette croyance n’a pas de raison d’exister, de nos jours. Pourtant, et une analyse des argumentaires d’une partie  des défenseurs de la cause palestinienne en atteste par exemple, le lien est souvent fait entre commaunauté juive de France-Etat d’Israël-libéralisme-domination et « ordre mondial ».  C’est totalement incohérent, et sans lien avec la logique, ou la réalité. Et rappelle, aussi, certaines affiches des années
quarante qui n’honorent pas ceux qui les répliquent.


        Quelles solutions ?

        La plus immédiate est, à mon sens, d’identifier les groupes qui véhiculent des idéologies antisémites et d’appliquer la Loi. L’impunité, même pour acheter un semblant de paix sociale, est une aberration et un élément contre-productif à moyen et long terme.  La seconde est un travail de terrain auprès des enfants qui sont les
défenseurs de la société de demain. Je le disais au début de cet échange, j’ai pu enseigner -volontairement- en zone d’éducation prioritaire dans le sud de la France. La diversité des populations y est un atout, mais aussi une raison de friction. Dans un tel contexte, que l’on trouve à de nombreux endroits de France, la laïcité de l’Ecole est un atout pour sortir les enfants de milieux parfois très fermés et les encourager à la découverte et au respect de l’autre. Car la République ne doit jamais transiger avec ses valeurs : l’Etat, dans ses missions fondamentales, est le garant du droit de chacun à sa liberté et à sa sécurité. Or, dans de nombreux quartiers qui vivent quasiement coupés du monde extérieur, l’Ecole est la seule institution capable de transmettre les valeurs de liberté et d’égalité entre les individus et les communautés ; la seule Institution, aussi, à être écoutée car les enseignants qui y exercent portent, sans mauvaise comparaison, une vraie croix sur des sentiers parfois difficiles. Et
ça, même les familles les plus fermées le reconnaissent.

        Un mot pour conclure ?

        J’espère que personne n’utilisera mes propos pour créer un amalgame entre l’Islam de France, qui est un Islam modéré et ouvert, et les dérapages antisémites des « ultra » qui utilisent la religion comme
toute autre arme pour combattre les Institutions et les symboles de la République.