L’affaire Bénalla, qui est une affaire au plus haut sommet de l’Etat, est évidemment, du coup, une « affaire d’Etat ». Les commentateurs étrangers ne s’y sont pas trompés, qui voient là une dérive formidable de notre « République vertueuse ». Où est donc cette « moralisation de la vie publique » que vantait encore, il y a peu, le nouveau locataire de l’Elysée ? Où est la « République exemplaire » ? Cette affaire Bénalla-Macron montre ainsi qu’il ne suffit pas de changer les hommes pour changer « la façon de faire de la politique ». Ce qui arrive aujourd’hui atteste que le « nouveau monde politique » voulu par le Président ressemble étrangement à l’ancien – en pire peut-être. Comme la République sarkozyste ou la République hollandaise, la République macronienne est la « République des copains », pouvant se transformer, comme M. Bénalla aujourd’hui, en de véritables coquins (et le mot me paraît bien faible !).

C’est bien, depuis son installation à l’Elysée, un sentiment de « toute-puissance » qui anime le Président. Ayant d’abord vécu sa victoire comme une revanche sur le vieux monde politique, ainsi que sur des médias qui avaient eu le tort de ne pas croire en ses chances de victoire (d’où dans les premiers mois de la présidence une véritable mise en quarantaine des journalistes), M. Macron s’est installé sur le « trône » républicain avec cet esprit de revanche. Croyant ensuite qu’il fallait bousculer tous les protocoles, tous les codes, écarter les vieilles institutions (et d’abord celles de la sécurité), et bien sûr avantager tous ses « fidèles » (car le macronisme est d’abord une foi pour les macronistes), M. Macron a placé autour de lui, à la tête des ministères, dans ses déplacements, tous ceux qui avaient cru en lui (les plus précoces, les fidèles de la première heure, comme M. Collomb, étant les mieux récompensés), tous ceux qui le paraient de toutes les qualités et vertus incarnant le « nouvel homme politique ». Comme Donald Trump aux Etats-Unis – le parallèle est ici saisissant -, Emmanuel Macron se méfie de toutes les institutions et agences d’Etat, et, en premier lieu, des services de sécurité (dont les pouvoirs, il est vrai, à l’image de ceux de la CIA ou du FBI, peuvent être considérables). M. Macron n’a ainsi jamais caché son allergie pour les services de sécurité français, notamment ceux chargés d’assurer sa propre protection à l’Elysée, leur préférant des hommes à son service (« hommes de mains » ?), à l’image de ce M. Bénalla, véritable « barbouze », dont il faut dire à présent quelques mots.
Alexandre Bénalla est un « proche » du Président ; on le voit d’ailleurs partout, en photo, à ses côtés, tant dans les déplacements officiels que dans les voyages privés. Un « proche, oui. Quand un homme tutoie le chef de l’Etat, dispose des clés de sa résidence de vacances, comment appeler une telle personne, sinon un « proche » ? Mais, pas seulement un « proche », un « favori » aussi comme il en existait dans nos anciennes cours royales. Les indices ? Les voici. Un homme grassement payé pour ses services (5 000 ou 10 000 euros, peu importe le chiffre), qui allait occuper prochainement un bel appartement de fonctions de 80 m2, quai Branly, un brigadier réserviste de la gendarmerie, subitement propulsé lieutenant-colonel (du jamais vu en termes de promotion). Un « proche » donc et un « favori ».
Cette affaire Bénalla-Macron pose la question à la fois de la désignation des collaborateurs de la Présidence, et de la composition des Cabinets en général. C’est actuellement – depuis que la République existe – le libre choix qui prévaut. Ce sont donc d’abord les « copains et les copines » qui sont désignés, et non pas (toujours) des « compétences ». Prenons le cas du Ministre de l’Intérieur. Auditionné hier par la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale, M. Collomb s’est présenté sous un jour peu flatteur. A la plupart des questions posées, il répondit invariablement : « Je n’avais pas connaissance » ou « A ma connaissance [très faible donc], je pense que… ». Curieux pour un ministre censé être le personnage le mieux informé de France, non ? Donc, ou M. Collomp est un incompétent (pire un imbécile) ou un fieffé menteur, dont les réponses auraient été en fait soigneusement préparées à l’Elysée. Je pencherai un peu pour l’un et l’autre.
En conclusion, je dirai qu’il faut en finir au plus vite avec la libre désignation par l’Etat des collaborateurs des hommes de pouvoir. Il faut au contraire mettre en concurrence des hommes et des femmes, en procédant à de vrais audits par exemple ; il faut clarifier les statuts (mettre fin aux conseillers officieux, occultes, etc.), clarifier les rémunérations et fixer des grilles claires de sanctions. Il y va de l’honneur de la République.

Michel FIZE, sociologue, ancien conseiller technique au Cabinet de la ministre de la Jeunesse et des Sports (1997-1998)