Dans un pays proche de la crise économique et sociale, l’Europe, qui avait pu faire figure d’espoir ces dernières décennies, apparait aujourd’hui bien loin des préoccupations de Recep Tayyip Erdogan et de celles de son peuple.

Il y a 20 ans, l’Union européenne avait encore des projets devant elle : l’euro venait à peine de naître et les perspectives semblaient sans fin pour cette Europe économique et politique.

La Turquie lançait donc sa demande d’adhésion à l’Union européenne. 

Il y a 20 ans aussi, les choses étaient bien différentes : Erdogan, le maire adulé d’Istanbul faisait passer la 1ère ville turque au rang de métropole mondiale, grâce à un large plan d’infrastructures qui ont amélioré la circulation et l’attractivité de la ville. Il n’était pas encore le « démocrateur » d’aujourd’hui, qui renvoie les personnes de son administration à tour de bras, dernier en date le président de la banque centrale.

20 ans plus tard, la Turquie ne semble plus en passe de rentrer dans l’Union européenne, aussi bien dans les têtes que dans leurs comptes.

Ces derniers mois, les Turcs n’ont pas cessé d’entendre parler de politique, mais elle est bien plus nationale qu’européenne. Referendum constitutionnel en 2017, élection présidentielle en 2018 et enfin élections municipales en 2019, la politique turque était de toutes les conversations de famille ou entre amis, sur tous les panneaux d’Ankara ou d’Istanbul, sur toutes les chaines de télévision. Les élections européennes en mai dernier, elles, n’ont fait qu’une brève de quelques lignes dans les journaux. De quoi faire oublier aux Turcs leurs envies d’Europe.

Avec un déficit public au-dessus de la barre des 5%, une inflation à 13%, la Turquie s’est éloignée des critères d’adhésion du marché unique européen. Et aucun effort ne semble être fait pour le moment. En témoignent les mesures de relance décidées par Erdogan – baisse massive de la TVA et d’autres charges comme l’électricité, crédits d’impôts en guise de cadeaux électoraux qui n’ont fait qu’aggraver le déficit. Sans compter sur les infrastructures, avec la construction de ce nouvel aéroport à l’ouest d’Istanbul. D’une taille encore inégalée et d’un investissement record de 10 millions d’euros, il devrait être dans les années à venir le premier aéroport du monde, avec plus de 200 millions de passagers annuels. Sauf que le risque que cet investissement ne soit pas rentable est grand : l’avion commence à être de plus en plus montrer du doigt dans la lutte pour l’environnement et le marché de l’aviation n’a peut-être pas le potentiel de croissance pour atteindre ce niveau de trafic.

Les lubies de ce président mégalomane pourraient amuser les Turcs s’ils ne ressentaient pas eux-mêmes les effets d’une crise : monnaie qui s’emballe, augmentation des prix et du chômage, l’économie turque vient officiellement de connaitre une récession en 2019.

Politiquement, on sent bien que le vent est en train de tourner. Le président turc semble dans une bien bonne mauvaise posture : il ne pourra pas compter sur ses succès économiques pour être réélu, lui qui était autrefois appelé « l’homme du miracle économique », grâce à un extraordinaire boom de l’économie turque il y a quinze ans. 

Et la récente élection du maire opposant d’Erdogan à Istanbul, malgré l’annulation du 1er scrutin nous dit qu’Erdogan commence à voir son assise électorale vaciller.  

Le président de la République turque vient de perdre Istanbul, ville la plus peuplée et qui draine plus d’un tiers du PIB. L’arrivée au pouvoir de Ekrem Imamoglu, bien largement élu, est un soulagement pour beaucoup de stambouliotes, mais c’est aussi un signe précurseur d’un retournement politique possible. Est-ce la fin de l’ère Erdogan ? « Qui gagne Istanbul gagne la Turquie » a-t-on l’habitude de dire. Les investisseurs n’aiment pas placer leur argent quand le pouvoir est instable, et la Turquie, qui était redevenu un pays attractif en matière d’investissements étrangers, notamment dans l’industrie, pourrait y perdre beaucoup.

La Turquie affaiblie, à qui cela profite-t-il ? A l’origine, Erdogan a été encouragé par les Etats-Unis après les attentats de 2001. L’idée était d’installer en Turquie un régime politique démocratique d’Islam modéré et de faire d’Erdogan un « leader de l’Islam » qui influence les pays voisins. Et promouvoir l’appartenance de la Turquie à l’Union européenne n’était alors qu’un moyen d’affaiblir la puissance grandissante des Européens.

Sauf qu’Erdogan n’a pas évolué dans le sens attendu par les Américains, il s’est éloigné de l’Union européenne et semble aujourd’hui plus proche de la Russie que jamais.

Engluée dans une crise économique due à l’instabilité politique, le peuple d’Erdogan semble avoir fait une croix sur son intégration à l’Europe. Car si Erdogan, début 2010, avait arrondi les angles avec Bruxelles, en connaissance de cause des conditions d’adhésion à l’Union européenne : politiques et économiques, il continue aujourd’hui d’en bafouer : respect des droits de l’Homme et des libertés fondamentales d’une part, des contraintes budgétaires et d’endettement d’autre part. Restent encore les relations de la Turquie avec son voisin chypriote qu’elle n’a jamais reconnue officiellement.

Pour les Européens, la Turquie a régressé sur ces critères d’adhésion, si l’on en regarde le rapport annuel de la Commission sur la Turquie : les droits de certaines minorités, de l’opposition ou des médias sont bafoués. En juin 2017, le Parlement européen a tranché et a voté la suspension de la demande d’adhésion de la Turquie. Autant dire que ça n’a pas fait grand bruit en Turquie. Il n’y a qu’à regarder la place de l’Union européenne en Turquie : pour les élections européennes de mai dernier, juste une brève de quelques lignes dans les journaux. 

choupette