William Ndja Elong relation de 1er niveau1er CEO chez Algo Drone Holding- Forbes Africa 30 Under 30

Elle est silencieuse, féroce, pleine d’alliances et de trahisons dignes d’un autre temps. Je suis surpris par le fait que le monde entier n’en parle pas plus. L’intelligence artificielle est un sujet empreint de mythe et de fantasmes liés à l’héritage du Cinéma. On pense notamment à des références comme Terminator,i-robot…etc. La réalité est bien loin de ces clichés mais peut-être plus atypique qu’aucun réalisateur n’aurait pu l’imaginer. Ajoutez à ça une bonne dose de jargon technique avec des mots aussi barbares que « deep learning » , « réseaux de neuronnes » et vous avez perdu tout de suite au moins 6 milliards de personnes,ce n’est pas une exagération. On estime à moins de 25.000 le nombre d’experts en intelligence artificielle dans le monde. C’est encore un domaine relativement fermé et élitiste. Clairement,l’intelligence artificielle ne date pas d’hier.Demandez aux gamers,ils ont matière à vous dire sur le sujet depuis les années 80. Avant d’aller plus loin,l’IA c’est quoi déjà ? En gros, personne ne s’entend vraiment sur une définition mais dans l’ensemble l’intelligence artificielle peut être définie comme un ensemble de théories et d’outils ayant pour but la création de systèmes autonomes, capables d’exécuter des taches propres à l’intelligence humaine.[1] Un Algorithme est tout simplement un ensemble de règles propres à un calcul.En clair,l’intelligence artificielle est le contenant , les algorithmes sont le contenu et le deep learning est la méthode.

Ceci dit,ce n’est qu’avec l’explosion récente de la puissance de calcul des ordinateurs que l’intelligence artificielle est devenue un sujet « hype ».Entendez par là extrêmement tendance dans la sphère médiatique,et même politique. L’IA,c’est compliqué,tout simplement. Par conséquent même les chercheurs aujourd’hui peuvent expliquer partiellement les solutions qu’ils proposent,et c’est bien là le problème. Plus on avance,plus l’IA et la façon dont les algorithmes fonctionnent ressemblent à une boite noire dans laquelle personne ne veut plonger. Les outils deviennent de plus en plus interactifs pour faciliter leur déploiement à grande échelle et leur utilisation par des profils non techniques. On assiste à la même transition que dans l’edition video sur ordinateur,au début réservée à des experts.Aujourd’hui ,en 2 touches sur un écran vous pouvez faire des montages photos/videos spectaculaires sans vous soucier du process en back-end. En 2017,seuls 3 internautes sur 10 avaient entendu parler d’intelligence artificielle et en 41% des lecteurs de Forbes se disaient incapables d’en citer une. Pourtant l’IA est dans notre quotidien.C’est elle qui élimine les mails indésirables, qui nous aide à retrouver notre chemin sur Google maps, qui nous fait des blagues avec Siri ,qui sait tout comme Cortana de Microsoft. C’est enfin elle qui assiste nos pilotes d’avion pour nous garantir d’arriver sains et saufs à destination.

Poutine déclarait d’ailleurs, « celui qui maitrisera l’intelligence artificielle sera le maître du monde» . Sundar Pichai, le CEO de Google en rajoute une couche avec « l’IA est le sujet le plus pertinent sur lequel l’humanité travaille depuis l’électricité». On parle beaucoup de l’IA dans la sphère civile,assistant particulier,réserver son coiffeur ,entre autres. Ceci dit, l’enjeu le plus profond selon moi est dans le secteur de la défense. En ce sens que l’intelligence artificielle au service de la défense pose des questions fondamentales sur le droit à la vie. Au-delà de ces débats philosophiques, non sans intérêt, il y a l’enjeu plus profond de la manière dont l’IA va bousculer l’équilibre des puissances. L’IA se trouve en première ligne de la course à l’innovation que l’on observe parmi les pays membre de l’OTAN. Les américains ont ouvertement pris les devant il y a quelques mois en lançant publiquement le projet MAVEN avec pour but affiché d’améliorer le traitement des données visuelles collectées par les drones. Autrement dit,identifier le contenu d’une video sans avoir à regarder la video en laissant le travail à une intelligence artificielle. Budget officiel : 7 milliards de Dollars. Pourquoi c’est vital ? En 2011, l’US Air Force a enregistré plus de 300.000 heures de video par drone,cela représente près de 37 ans d’images à regarder seconde par seconde. Même si toute l’armée américaine s’y met,cela prendrait bien trop de temps.

Ajoutez à cela le dernier rapport du Department of Defense qui remet en cause la pertinence tant financière qu’opérationelle des drones pour la sécurisation des frontières. En effet,le rapport soulève le fait que les drones de type Predator coutent plus de 12.000 dollars par heure de vol mais n’ont été utiles que pour moins de 5% des cas de détections d’immigrés illegaux à la frontière américaine. L’IA pourrait rendre le travail moins manuel et plus précis avec une détection automatique en temps réel des personnes ou des véhicules. Le plus surprenant, ces algorithmes existent déjà et sont dans la nature en téléchargement libre mais ce n’est que récemment que la sphère militaire s’est sérieusement penché sur les solutions commerciales existantes applicables dans la sphère défense. Avec des outils tels qu’Open CV, ou la librairie Tensorflow publiée par Google,je ne sais pas ce qui n’est pas réalisable pour peu d’avoir les bonnes compétences et l’approche adéquate face au problème posé.

Au fil de mes recherches sur l’IA ,j’arrive progressivement à tirer des conclusions sur son impact géopolitique et économique en Afrique et dans le reste du monde.Je pense que la guerre de l’intelligence artificielle entre les nations se déroule sur plusieurs points que l’on pourrait regrouper en 6 champs de bataille :

1- L’humain

paradoxalement le paramètre le plus crucial pour prendre les devants de la scène en matière d’Intelligence artificielle est l’homme. En effet, le récent article du New York times nous explique que le revenu annuel d’un chercheur en intelligence artificielle peut facilement atteindre 1 million de dollars aux USA. Concrètement, cela signifie que l’Europe a du mal à suivre pour garder ses talents dans le domaine. L’intelligence artificielle va détruire plus de 100 millions d’emplois à l’horizon 2040 mais dans le même laps de temps, elle va permettre l’émergence de nouveau métiers comme toutes les révolutions scientifiques. La France a l’avantage d’avoir une excellente réputation en matière de mathématiques et une dizaine de personnages clés (Exple:Yan Lecun)dans le domaine de l’IA sont français. Que ça plaise ou pas, cela permet de gagner en influence et garder une vision claire sur les tendances majeures du secteur. N’oublions pas que la France est le 3ème acteur mondial de la défense. Les faits parlent d’eux-mêmes. D’ailleurs, en réponse au projet MAVEN,la France a récemment lancé un projet similaire avec un budget d’une vingtaine de millions d’euros , par contre l’objectif est plus global que la simple question des drones. La logique française telle que présentée dans la presse est d’apporter une véritable couche supplémentaire de numérique dans les actions des armées. Les écoles d’ingénieurs françaises s’adaptent et l’Etat est dans une démarche de pousser de plus en plus les jeunes et des profils atypiques à se lancer dans le domaine. Emmanuel Macron a dit je cite « Il ne faut pas que l’intelligence artificielle reste le domaine d’hommes blancs,quadragénaires». On ne saurait faire plus clair. Au même moment,la Finlande a adopté une approche différente en misant sur l’E-learning via la plateforme de cours gratuits www.elementsai.com . Le but étant de démocratiser le savoir faire et inciter les citoyens finlandais à pousser la recherche par eux-même. Il y a donc ici un enjeu de transfert de compétences vers les jeunes générations de chercheurs afin de renouveler le vivier de talents en IA de chaque pays.

L’Amérique Latine n’est pas en reste,notamment le Brésil qui tente tant bien que mal de sortir la tête de l’eau mais surtout le Chili qui est en passe de devenir une Startup Nation(A noter que le Chili a créé un startup visa pour les entrepreneurs étrangers). L’Océanie est portée par des incubateurs australiens qui traquent les talents jusqu’en Afrique. Tandis que dans le Moyen Orient, Israel utilise la puissance des algorithmes dans la sphère médicale,les Emirats-arabes en auront besoin pour créer à terme le réseau de drones/taxi autonomes déjà en cours de déploiement. En effet le gouvernement Emirati a fait l’acquisition d’une vingtaine de drones de transport de personnes ,modèle EHANG. Les clusters IA se créent comme des champignons pour mutualiser les forces en Europe. Les Etats Africains doivent sérieusement se pencher sur la sensibilisation à l’IA.Le gouvernement camerounais a recemment organisé une table ronde sur l’utilisation de l’IA dans l’intérêt général. La ministre de la Défense française, Florence Parly expliquait d’ailleurs dans un article paru dans l’Express « Ce sont des compétences rares qu’il va nous falloir rechercher,et donc notre objectif est de nous doter de 50 experts très rapidement dans le domaine de l’intelligence artificielle ».

2- Le capital 

Comme évoqué plus haut, l’homme est le point clé, et cet homme a tendance à être attiré par des conditions de vie plus avantageuses depuis la préhistoire. Les laboratoires américains explosent le compteur pour dénicher les pépites. Sans capital,pas de ressource humaine,sans ressource humaine,pas de livrable. LA DGA en France a lancé en Mars 2018 le projet MMT piloté par Dassault et Thales avec un budget de 100 millions d’euros dans le but de developper des applications d’intelligence artificielle pour l’aviation et le combat du futur. A titre de comparaison,le DARPA américain dispose d’un budget de plus de 3 milliards de dollars, soit près de 30 fois le budget français. Ceci dit, je pense que dans les deux cas,si la stratégie est bonne,ils réaliseront tous qu’il en faut beaucoup moins pour arriver au même résultat. Il manque une démarche d’innovation frugale dans cet écosystème. On peut faire beaucoup,avec peu. La complexité n’est pas gage de qualité.

3- Le matériel 

 Oui,le hardware. On parle tellement d’algorithmes que l’on oublie qu’il faut bien des processeurs pour exécuter les taches. Sur ce terrain,deux grands courants s’affrontent encore, les partisans de la puissance brute de calcul avec des centres de recherche dédiés et ceux de l’optimisation sur des micro processeurs embarqués. En clair,tout le monde ne peut pas s’offrir le dernier supercalculateur de NVIDIA dédié au deep learning. Parfois faute de moyens,mais parfois faute de schema logistique entre le pays fabricants et le pays d’où vient la commande. Ceci est particulièrement vrai quand il s’agit de pays en voie de developpement dans lesquels le système d’adressage est peu développé en général. Même dans le cadre du programme Inception de Nvidia,la startup Will and Brothers au Cameroun a été la première à solliciter l’acquisition de modules Nvidia Jetson TX2. Concevoir des algorithmes est une chose, avoir accès aux ressources matérielles pour les déployer de manière efficiente en est une autre. Le DARPA est un centre de recherche militaire collaborant avec Boston Dynamics dont Google est actionnaire. Ce centre s’est illustré ces dernières années par des vidéos surprenantes de Robots autonomes sous forme humanoïde et parfois animale capable de transporter des charges utiles lourdes sans encombre et d’éviter des obstacles. Dans la guerre de demain, on enverra plus des hommes en missions de reconnaissance mais des robots intelligents capables d’analyser, d’éviter des zones à risques, d’évaluer la situation et inévitablement…de tuer. Ce dernier point est un tabou laissé au bon vouloir de chaque pays. La France se dit contre les robots tueurs, les autres pays se font plus discrets sur cette question précise qui relève de l’éthique plus que de la technique.

4- LE DESIGN 

 Ce qui nous amène à l’un des principaux obstacles au déploiement de l’intelligence artificielle dans le secteur de la défense, le DESIGN des interfaces utilisateurs. Imaginez un instant devoir utiliser votre ordinateur sans la souris, c’est possible mais impensable pour beaucoup d’utilisateurs de nos jours. Le design d’outils et de logiciels simples et compréhensible est vital pour tirer le meilleur parti de la puissance des algorithmes profonds. Sans cette transition de la technicité vers la simplicité, nous ne pourrons pas sérieusement corriger les nombreux biais encore dénoncés dans ces algorithmes, qu’ils soient racistes ou sexistes. Je pense qu’après l’humain, le design est sans doute le point le plus marquant sur lequel se pencher. Concevoir des solutions techniquement impressionnantes que personne ne peut comprendre ou utiliser convenablement en dehors du concepteur me semble sans intérêt. C’est pour cette raison que Google a fini par créer un outil de visualisation pour Tensorflow. La finalité étant toujours de rendre le sujet plus accessible à la majorité.

5- LE TEMPS 

 Evidement la question des délais est vitale. Entre le moment ou un algorithme est pensé et sa phase de production, des mois, parfois des années peuvent s’écouler. Concrètement ce délai s’explique en majeure partie par les processus de validation lourds au sein des grands groupes qui mènent justement la recherche en matière d’IA. Dans les faits, quelques jours suffisent à produire au moins un prototype de solution en s’appuyant sur une méthodologie open source. Je pense que la recherche et développement coute si cher pour la bonne et simple raison que les laboratoires prennent parfois plus de temps qu’il n’en faudrait réellement pour arriver à une solution.

6- LA PROPRIETE INTELLECTUELLE /LA CYBERSECURITE

Enfin, tout ceci nous amène à la question des brevets et de la propriété intellectuelle. C’est un peu comme une chasse au trésor, le premier qui le trouve,le garde. Les moyens mis sur la recherche ont aussi pour but de protéger au maximum le savoir-faire et les solutions trouvées par des esprits brillants afin de maintenir une avance vis-à-vis des concurrents/alliés. Notamment ces algorithmes propriétaires capables d’automatiser les actions de cyber sécurité et les attaques. L’intelligence artificielle est déjà capable de détecter des maladies comme le Cancer, par conséquent apporter une solution concrète au diagnostic dans des pays en voie de développement dans lesquels l’accès à certaines expertises médicales est rare.

Somme toute, l’intelligence artificielle apparait comme une sphère qui nous l’espérons ne subira pas la courbe de la hype de Gartner en sombrant dans une phase de désillusions. Pour le moment, l’avenir semble prometteur et les ressources mises à disposition sont conséquentes pour les plus grandes puissances.

Ces 6 axes d’analyses nous permettent d’évaluer la portée étonnante de l’intelligence artificielle pour l’humanité. La révolution n’est pas une question de temps, elle a déjà commencé. C’est à nous de rattraper le train et de prendre en compte les enjeux éthiques liés à l’intelligence artificielle. L’Afrique peut devenir un centre d’excellence dans le domaine à condition que les acteurs de pouvoirs locaux partagent cette logique. Une chose est certaine,le reste du monde n’attendra pas que l’on s’y mette. L’intelligence artificielle est un enjeu majeur de souveraineté pour le siècle à venir.