Régis LOUSSOU KIKI, Fondateur du Cabinet Régis & Associés

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis tend à populariser la notion de guerre commerciale, particulièrement en 2018 dans le cadre d’un face à face avec la Chine. Depuis la décision de la Maison Blanche de mettre en place des taxes douanières sur les panneaux solaires et les machines à laver en janvier 2018, Washington et Pékin se renvoient la balle : mesures et contre-mesures se succèdent dans le cadre d’un commerce qui n’adoucit plus les mœurs. En effet, les engagements de non-agression tarifaire sont fragiles : un grand pays, en exploitant son pouvoir de marché, peut imposer des droits de douane à son avantage pour faire baisser le prix de ses importations ou pour inciter à la relocalisation d’industries sur son territoire.

Une question se pose alors : cette situation est-t-elle due à un regain général de patriotisme économique, comportement qui ne nuit pas aux bénéfices réciproques des échanges internationaux et permet d’optimiser la compétitivité et l’emploi d’un pays ? Ou est-elle plutôt le fruit de la popularisation d’un protectionnisme absolu, c’est-à-dire de l’autarcie et de la fermeture face à la mondialisation ?
La guerre commerciale est seulement l’un des aspects d’une guerre économique bien plus large, dans laquelle tous les pays sont engagés. Parallèlement aux droits de douane, le durcissement des contrôles sur les investissements directs étrangers (IDE) proposé par les États-Unis, la Chine, ou encore l’Union Européenne (UE) vise à limiter les acquisitions étrangères et à contrer la prédation de l’information stratégique. L’escalade actuelle révèle une « guerre froide commerciale » spécifique entre deux protagonistes, qui occulte à peine la pente protectionniste suivie par de nombreuses nations à travers le monde.

Au cœur de l’actualité, le cas des relations commerciales entre les Chinois et les Américains permet d’illustrer cette tendance globale. La hausse des droits de douane mise en place par l’administration américaine pour résorber son déficit commercial annuel de 375 milliards de dollars à l’égard de la Chine est à l’origine d’un climat de tension.

Derrière le prétexte de sécurité nationale invoqué par Donald Trump (protéger le pays et les travailleurs américains d’une concurrence étrangère déloyale), Washington mène une stratégie de déstabilisation de l’ordre établi. Les États-Unis préfèrent les relations bilatérales, cherchant à appliquer la loi du plus fort car ils dominent de facto de nombreux marchés. L’objectif est de retrouver un avantage concurrentiel en taxant les importations chinoises ; Pékin aurait plus à perdre à court terme en systématisant les rétorsions car l’économie nationale dépend largement de ses exportations.
Cependant, beaucoup d’économistes considèrent que l’économie américaine ne bénéficierait pas forcément de l’augmentation des tarifs douaniers, particulièrement sur des biens intermédiaires comme l’acier et l’aluminium – comme en fit l’expérience Georges W. Bush en 2002-2003. Le risque, pour les américains, est le suivant : en diminuant les importations, le pays doit trouver une main d’œuvre locale suffisante et devenir rapidement capable de satisfaire le marché domestique avec des produits nationaux.

 

La politique commerciale agressive des États-Unis relèverait davantage d’une volonté politique d’aider certains secteurs industriels que d’un impératif économique national.

En outre, la bataille qui fait rage entre Pékin et Washington tient plus largement du bras de fer stratégique, avec en jeu l’influence sur la zone Asie-Pacifique – poumon de l’économie mondiale au sein duquel les pays redoutent de devoir choisir entre les deux géants. Quoi qu’il en soit, les deux pays cristallisent la guerre économique dans un choc de puissances entre le dominant (les États-Unis), qui cherche à maintenir son leadership, et le challenger (la Chine), qui souhaite gagner du terrain.
La Chine n’est pas le seul pays visé par les mesures américaines en la matière : l’Europe fait aussi les frais de la politique tarifaire étasunienne. La sortie de l’accord sur le nucléaire iranien, par exemple, est un tour de force commercial.

Les États-Unis ayant très peu d’intérêts commerciaux en Iran, ce retrait ne leur coûte rien alors qu’il oblige ses alliés – mais concurrents économiques – comme la France, très implantée sur place, à se retirer également du pays sous peine d’assombrir ses relations avec l’important partenaire américain. Au cœur de cette guerre commerciale renouvelée à l’initiative de la Maison Blanche, l’Europe cherche sa place. Pour éviter de subir la bataille entre Pékin et Washington, la France et l’Union Européenne semblent vouloir se tourner vers l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), sans laquelle une guerre commerciale généralisée mènerait, prétendent certains politiques, à un « suicide économique ».

Dans un scénario d’escalade protectionniste à l’échelle mondiale, l’UE aurait intérêt à s’engager dans une stratégie de défense du multilatéralisme pour conserver sa balance commerciale excédentaire à l’égard des États-Unis. Cependant, en parallèle de cet objectif

affiché, Bruxelles passe à offensive : en réponse aux taxes de 25% sur l’acier et de 10% sur l’aluminium imposées par Washington à la plupart des pays du monde, la Commission Européenne a décidé d’imposer des droits de douane additionnels sur des dizaines de produits américains, comme les motos Harley-Davidson. C’est là tout l’enjeu de l’escalade des tensions commerciales : malgré sa volonté de renouveler sa confiance dans l’OMC et le multilatéralisme, l’Europe se voit forcée de prendre des mesures de rétorsion pour ne pas devenir un perdant de la guerre économique.
La guerre commerciale n’a jamais cessé d’exister. Elle connait seulement un regain à l’heure où la gouvernance mondiale en la matière (l’OMC) peine à se réformer et où le multilatéralisme vole en éclat. Il ne s’agit pas de la fin de la mondialisation, puisque le commerce international continue de se renforcer, mais d’une progression de la logique interétatique bilatérale, ce dont l’élection de Trump à la Maison Blanche est le symptôme. L’OMC, dont la régulation des différends constitue habituellement l’ADN, est appelée à la réforme de toutes parts. Plusieurs scenarii sont alors envisageables : un « Far-West » commercial, où tout équilibre coopératif aura cédé la place à une guerre perpétuelle entre des pays défendant leurs intérêts par tous les moyens nécessaires ; ou un nouvel équilibre suite à une réforme des règles internationales en la matière. Un troisième, plus crédible, tend à penser que la guerre commerciale à long terme est un jeu à somme négative ; les mesures protectionnistes sont des outils conjoncturels utiles pour leurs retombées économiques et politiques. Pour éviter un ralentissement de la croissance mondiale, la situation aura donc tendance à se détendre – elle est seulement une manifestation de la guerre économique, à savoir des stratégies décidées par les États dans le cadre de l’affirmation de leur puissance sur la scène internationale. Or là où se protéger est intéressant, s’enfermer ne l’est pas forcément. Encore faut-il que les deux géants évoluent vers un jeu géoéconomique plus coopératif, conscient que l’on ne construit rien sur le mépris de l’intérêt des autes.

En mars 2002, Georges W. Bush décide d’imposer des taxes douanières sur dix catégories de produits. 18 mois plus tard, face aux mesures de rétorsion de l’Union Européenne et à une décision de l’OMC en sa défaveur, le Président américain fait marche arrière.
En novembre 2018, le sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC) se conclut pour la première fois sans déclaration commune ; les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine en seraient la cause principale.
Expression employée par le ministre français de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, dans le cadre de la conférence « Une OMC adaptée au XXIème siècle », à Paris, le 16 novembre 2018.