« Vous voulez savoir ce que j’en pense ? » Si un VC (pour « Venture Capitalist » ou Capital-risqueur en français) vous pose un jour cette question à la fin de la présentation de votre « deck investisseur », vous pouvez plier bagages. La seconde d’après, il prendra une moue compatissante et vous expliquera au choix, en tapotant des doigts sur la table, que la traction commerciale de votre jeune entreprise n’est pas assez vigoureuse, que votre « churn » est trop élevé, que votre positionnement n’est pas suffisamment concurrentiel etc.

Qui crée une entreprise dans le seul but de la revendre ?

En langage clair, cela signifie que vous n’avez pas coché une case extrêmement importante à ses yeux. À la question « quand comptez-vous revendre ? » vous avez eu le malheur d’être sincère (ou ambitieux) et vous avez répondu « JAMAIS« . Il semble que le plus étrange, ça n’est pas cette question de l’« exit » (la sortie, la revente miraculeuse) en tant que telle. C’est bien plutôt le fait que ceux qui la posent s’attendent à ce qu’on y réponde sans sourciller : 3, 4 ou 5 ans. Il faut encore que vous y ajoutiez la bonne grâce de préciser à qui et pour quelle somme mirobolante. Mais qui, au juste, s’aventure à créer une entreprise dans la seule idée…de la revendre ? C’est cette désolante mentalité qui affecte notre tissu économique, et l’empêche de rivaliser avec le duopole sino-américain.

Nous avons besoin d’investisseurs libres, engagés et visionnaires

Le lecteur nous fera le crédit (lui) de considérer que ça n’est pas une poignée de fins de non-recevoir opposées par des fonds qui constitue le motif de cette tribune. D’abord, nul ne songe ici à dresser un tableau fidèle ou offensif de toute une profession, au risque de généraliser et de ne pas rendre justice à la réalité. Il existe d’autres acteurs dans cette « industrie », les banques d’affaire, les business angels, les family offices etc. Il existe aussi des fonds, tels que RAISE, qui sont sensibles au long terme. Mais une certaine expérience de ce tout petit monde permet toutefois d’appeler les fonds d’investissement à un changement de mentalité. Nous avons aujourd’hui besoin d’investisseurs libres, engagés et visionnaires, capables de comprendre qu’une entreprise représente d’abord un puissant agent économique avant d’être réduit à un actif financier. Et que toute entreprise connaît différents cycles, mûrit, expérimente de nécessaires phases de lenteur et des moments d’accélération.

L’esprit « casino »

Qu’est-ce qui peut bien animer ce fameux entrepreneur, proposé comme modèle par notre époque ? Avant tout, l’entrepreneur entend répondre à un besoin, bâtir une organisation utile, vivante, fructueuse et pérenne. Ce qui le préoccupe, c’est la compétitivité, la rentabilité, la croissance de sa société, l’épanouissement de ses équipes. A contrario, ce qui semble émouvoir un capital-risqueur, c’est la perspective du bon coup. Cela n’a rien de répréhensible en soi. Mais le fait de parier sur le profit à court terme comme l’on miserait sur le rouge ou sur le noir d’un tapis de casino possède quelque chose de mécanique et d’arbitraire, qui tranche avec l’intelligence prospective dont ont besoin les entreprises de notre pays.

C’est l’entreprise qui donne sa valeur à un investissement et non le contraire

Au cœur du sujet de l’investissement, se trouve la notion cruciale de valeur. C’est bien l’entreprise qui donne sa valeur à un investissement et non le contraire. L’ironie tient au fait que la levée de fonds elle-même gonfle artificiellement la « valorisation » (la valeur attribuée, réputée) d’une entreprise, davantage dans le but de la rendre plus attractive sur le marché de la revente (ou du dépeçage) que de lui prodiguer de vrais moyens de se développer. C’est ce qui permet à beaucoup de sociétés à la sauce Tech, IA, blockchain et autres buzzwords de défrayer la chronique. La bulle qui vient, comme les précédentes, est encore transparente. Mais viendra bientôt un jour où les analystes, les investisseurs et les pouvoirs publics s’attacheront à considérer les startups sous l’angle des fondamentaux du droit des sociétés : leurs comptes, leur clientèle, leurs carnets de commandes, le service qu’elles rendent. Et ce jour-là, les candidates aux reins solides survivront à ce grand et salutaire nettoyage.

Un risque purement statistique

Les VC prennent des risques d’ordre statistique. Grosso modo, le rendement d’un portefeuille « early stage » (qui investit en phase de démarrage) ne provient généralement que d’un ou deux placements sur dix.  Si un tel fonds vise par exemple un rendement brut annualisé de 20 % (pour compenser le risque et produire l’intérêt), cela signifie que chaque société détenue dans le portefeuille d’un fonds doit être en mesure, au moins en théorie, de rembourser à elle seule ce montant total pour les 9 autres. Chaque investissement doit donc être reconnu en mesure de générer 200 % de l’investissement initial chaque année. Naturellement, neuf entreprises investies sur dix n’y parviendront pas, mais le fonds table sur le fait qu’une élue parmi elles saura décrocher le graal. L’erreur des fonds de capital-risque, ou plutôt leur limite, c’est de considérer que ce calcul n’est pas viable sur des montants investis entre 10 et 20 ans. Les rendements attendus à la sortie des dirigeants d’une seule entreprise (le fameux « exit ») seraient bien trop importants. Mais 20 ans, cela demeure quand bien même un horizon très proche pour une entreprise qui nourrit la folle ambition de « changer le monde ».

Culture de l’échec et starification du serial entrepreneur

La généralisation d’un tel modèle court-termiste aboutit inéluctablement à une financiarisation dommageable de l’économie. L’innovation véritable nécessite une forme de confiance sereine dans l’investissement. L’impatience ou la gourmandise du monde financier ont fini par modifier profondément la culture de l’entreprenariat. L’enjeu majeur des jeunes entrepreneurs d’aujourd’hui (dont on peut pourtant lire un peu partout qu’ils voudraient donner ou trouver du sens à ce qu’ils font), est ainsi devenu l’enrichissement personnel à vitesse grand V. Tout cela sur fond d’une hypocrite culture de l’échec diffusée dans les écoles de commerce et d’une starification du « serial entrepreneur ».

La force du capital, c’est le temps

La notion même de capital s’oppose radicalement à l’idée d’une limitation chronologique. Le capital, c’est une somme d’incessants investissements humains, matériels et immatériels, à même de s’additionner dans le temps, de durer et de donner beaucoup de fruits ou de dividendes au bon moment. Le capital, c’est un merveilleux palimpseste économique. Ce n’est pas, loin s’en faut, un montant viré sur un compte, fut-ce en millions d’euros. La vraie force du capital, investi, détenu, travaillé, c’est le temps et lui seul. La force d’une entreprise, c’est le temps dont elle dispose, notamment pour reconnaître les bons partenaires qui l’accompagneront sur la voie de l’hyper-croissance.

Thomas Fauré, président-fondateur de Whaller