Véronique Riches-Flores, économiste indépendante RICHESFLORES RESEARCH www.richesflores.com

Certains n’ont d’yeux que pour ses succès et observent avec passion les prouesses de l’Empire du Milieu. Ceux-là ont été confortés par la plus spectaculaire et, peut-être, la plus inattendue d’entre elles : le premier alunissage réussi sur la face cachée du satellite naturel de la terre, ce 3 janvier, comme pour couronner en ce début d’année 2019 l’avènement d’une nouvelle ère, celle de la prospérité technologique. D’autres ne semblent voir que les menaces que la Chine embrasse. Ces derniers ne manquent pas, non plus, d’arguments pour faire valoir leurs craintes, que ce soit sur le plan économique, financier, environnemental, commercial ou, encore, géostratégique. Le retentissement des mauvaises nouvelles récentes en provenance de l’économie chinoise a rappelé l’influence inexorablement croissante de la deuxième puissance mondiale et les risques qui pourraient découler à l’échelle internationale d’un échec des tentatives de redressement du gouvernement chinois. La propension hégémonique affichée par le président Xi Jinping lors du dernier comité central du parti communiste a, par ailleurs, de quoi faire frémir, en même temps qu’elle évoque la crainte d’un excès de bienveillante complaisance à l’égard d’une puissance dont nous ne verrions qu’un contrepoids bienvenu à la suprématie américaine, au détriment de la réalité de la menace de domination imminente qu’elle représente pour l’Europe. Alors, que penser de la Chine ? Faut-il se réjouir ou s’inquiéter de ses progrès ? Ces derniers autorisent-ils à minimiser ses échecs ou sont-ils, au contraire, le reflet d’un modèle de développement brinquebalant que même les prouesses les plus spectaculaires ne parviennent à camoufler mais qui, certainement, aiguisent davantage son esprit conquérant ?

La Chine a aujourd’hui des moyens considérables à disposition d’une expansion scientifique et stratégique en plein essor et dispose d’une force de frappe à faire pâlir ses concurrents, lesquels semblent avoir de moins en moins les moyens de la concurrencer. En réussissant l’alunissage d’un de ses engins d’investigation sur la face cachée de la lune, les dirigeants chinois ont envoyé un message d’une extrême puissance à leurs citoyens et au reste du monde : celui de l’émancipation scientifique et technologique de la Chine, dorénavant indiscutable, et de sa capacité à dominer le monde sur ce terrain hautement stratégique qu’incarne la conquête spatiale. Preuve s’il en est que l’Empire du Milieu ne se résume plus au rôle d’atelier du monde auquel elle avait été réduite mais peut s’affranchir de cette industrie manufacturière traditionnelle de moins en moins rentable et trop polluante et se hisser au rang de leader de la recherche qui accompagne son changement vers une économie de services nécessaire pour pérenniser, à terme, sa réussite en dépit de sa perte de compétitivité industrielle.

Car là est bien l’enjeu de ces prouesses alors que son modèle de développement traditionnel, assis sur la conquête du marché mondial de produits manufacturés se heurte tout à la fois au renchérissement du coût du travail chinois et à une opposition grandissante du reste du monde, qu’incarne, en particulier, le protectionnisme du président américain D. Trump.

Associer les prouesses spatiales à la réussite économique ne devrait, pourtant, pas être aussi naturel si l’on en juge par le passé, pas si lointain, des exploits américains et soviétiques en la matière, en pleine guerre froide. D’autant qu’au-delà de ses exploits scientifiques, la Chine reste avant tout une économie exportatrice de produits manufacturés dont les bénéfices constituent une ressource exclusive de revenus, d’emplois et d’investissements que nul autre domaine n’est encore à même de compenser. Malgré la réalité de la transition chinoise vers une économie plus tertiarisée, la part des services dans son produit intérieur brut reste très éloignée, en effet, de ce qui serait nécessaire pour compenser le manque à gagner que représentent les pertes industrielles structurelles dans un contexte, par ailleurs, de surendettement extrême dont on comprend qu’il contraindra pour longtemps les ressources de croissance du pays.

Les déboires de l’industrie chinoise sont donc une menace indiscutable pour l’économie mondiale qui ne trouvera pas dans les prouesses technologiques de l’Empire du milieu de quoi compenser ce contre-coup. Les entreprises étrangères, qui avaient tant convoité le sol chinois ces dix dernières années, en accusent les frais avec une activité de moins en moins rentable et, simultanément un terrain de moins en moins accueillant, où se profile depuis peu un certain nationalisme des consommateurs.

Il est à craindre que, dans de telles conditions, nous ne voyons surtout que les aspects les plus préoccupants d’une transition chinoise aux conséquences économiques mondiales confiscatoires s’accompagnant d’une stratégie de domination économique et géopolitique face à laquelle l’Europe est particulièrement exposée à la percée grandissante des produits et, dorénavant, services chinois, via notamment le développement de la nouvelle route de la soie ; accomplissement de ce vieux rêve eurasiatique prôné par de nombreux européens dont on ne peut, aujourd’hui, que redouter les conséquences pour le futur européen.

Véronique Riches-Flores, économiste indépendante RICHESFLORES RESEARCH

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