C’est un sujet qui fait débat chaque année : la chasse à courre déchaîne une nouvelle fois les passions sur les réseaux sociaux. L’étincelle qui a fait s’embraser les anti-chasse ? Un fait divers extrêmement malheureux, où une jeune femme enceinte a perdu la vie, dévorée par une meute de chiens le 16 novembre. On ne peut pas faire pire : le jeune bébé à naître est mort, le mari anéanti découvre trop tard sa femme, des chasseurs sont à proximité. A cela s’ajoute la peur quasi innée des chiens qui rappelle la peur du loup et les histoires terribles de notre enfance. Mais nous n’irons pas sur ce chemin que nous laissons volontiers à Freud et aux psychanalystes.

Néanmoins, il est évident que l’aversion de la population pour la chasse à courre encourage d’autant plus les effusions de haine que l’on voit fleurir sur le web.

Mais pourquoi la chasse à courre fait-elle tant couler l’encre ?

Sans doute parce que l’image qu’elle renvoie est celle d’une chasse aristocratique, issue d’un monde bien loin de celui vécu par les gilets jaunes. Il s’agit, en effet, de la chasse la plus codifiée du monde : les chasseurs chassent en “équipage”. Ce ne sont pas d’ailleurs des chasseurs mais des “veneurs”. On ne tire pas un animal, on le “poursuit” et uniquement à l’aide de chiens dits “courants”. On n’étale pas non plus un “tableau” de chasse mais on choisit un seul gibier et ce dernier est l’unique cible de la journée.

Le cérémoniel de la chasse à courre rappelle ceux de la royauté

Point d’armes à feu dans la chasse à courre, sauf quand il s’agit de la mise à mort final de l’animal, qui se fait souvent à la dague, bien que certains chasseurs utilisent parfois une carabine. On ne chasse pas à courre non plus en vieilles bottes de caoutchouc et manteau de camouflage. Au contraire ! L’apparat revêt un aspect solennel et séculaire. Chaque équipage – il en existe 400 en France – possède ses propres couleurs qu’il convient d’afficher sur la redingote ou la veste, vêtements obligatoires. Quand on est à pieds, on porte une cravate, juste pour l’élégance. 

Le cérémoniel de la chasse à courre revêt également une haute importance : on sonne les trompes, on rend hommage au gibier lors de la “”curée : on donne alors la chair, les os, les entrailles aux chiens. On ne “tue” pas mais on “sert” l’animal qui capitule. 

Toutes ces traditions rappellent forcément la royauté : l’habit, l’élégance des gestes, les mots issus d’un autre temps… tous les ingrédients y sont.  

Cette chasse fût celle de prédilection des grands Rois. François Ier, qui la chérissait tant, lui a donné ses lettres de noblesse. 

Même si la majorité des équipages chasse le lièvre aujourd’hui (30% des équipages), c’est la chasse du cerf, animal majestueux, qui cristallise les tensions, alors qu’il n’est l’apanage que de 38 équipages seulement. Ce n’est pas un hasard : le grand gibier était autrefois réservé aux nobles. La population qui avait faim pouvait parfois se servir en lapins et lièvres afin d’éviter la famine mais le cerf, non : c’était celui des seigneurs, des propriétaires des terres ! 

Les anti-chasse à courre, que ce soit consciemment ou non, combattent donc bien davantage que l’acte de chasse. Il s’agirait plutôt d’un cris de guerre lancé à ceux qui détiennent le pouvoir, les belles maisons, les propriétés privés où l’on chasse en famille et entre gens bien nés.

Le symbole de la chasse à courre agace certains, qui vont jusqu’à dire que les “chasseurs à courre” ont tous les droits (comme les nobles en avaient), même celui de pénétrer dans un jardin privé pour exécuter un gibier apeuré. En 2017 lors des heurts qui ont secoué la ville de Compiègne, un cerf avait pénétré le jardin d’un pavillon. Il avait été alors abattu par le maître d’équipage à la demande des gendarmes. Quelle faute aux yeux des anti-chasse qui y avaient vu alors l’expression même des droits “injustes” que s’octroie cette “classe de gens riches”. 

Cerise sur le gâteau, la chasse à courre possède également son propre code de déontologie. La maison mère qui représente ceux qui la pratiquent, la Société de Vénerie, est respectée et écoutée des instances nationales étatiques et associatives. C’est elle, et non la célèbre Fédération Nationale des Chasseurs, qui sanctionne les veneurs qui n’ont pas respecté leurs règles. En 2017 la commission disciplinaire de la Société de Vènerie avait d’ailleurs suspendu le maître d’équipage des Amis de la Futaie, pour non respect du règlement intérieur de l’association, à savoir “prendre toutes les précautions nécessaires pour éviter que la chasse ne pénètre dans une zone sensible”. 

Pourtant, la chasse à courre s’est popularisée : en campagne les “suiveurs”, c’est-à-dire, ceux qui suivent la chasse à pieds ou à vélo, sont toujours plus nombreux. La Société de Vénerie estime leur nombre à 10.000, soit autant que le nombre de veneurs ! Près de 30% des chasseurs à courre sont des retraités. 18% sont cadres et 14% des employés, autant que les professions libérales. 

Malgré ces chiffres, il est fort à parier que les débats sur la chasse à courre et sa légitimité seront sans cesse relancés, notamment dans une société où les inégalités se creusent entre les puissants et ceux qui n’ont rien. 

Leslie Beau