La jeune génération par exemple ne va pas donner forcément de l’argent mais va être engagée et donner de son temps.


Isabelle Weill

Isabelle Weill est une femme d’engagement, d’action et de passion. Elle est présidente de l’Association RMC/BFM et de la Fondation AJILA, qui visent à lutter contre l’arrêt cardiaque et prévenir des maladies cardiovasculaires chez la femme.

Elle nous parle de philanthropie, de ses convictions, de l’art et la manière d’être un bon philanthrope.

Pourquoi la philanthropie existe-t-elle ? Est-ce une réponse aux dérives du capitalisme ?

Isabelle Weill : Revenons à l’origine du mot. Philanthropie vient du grec ancien philos, qui signifie ami, et anthropos qui désigne l’homme, le genre humain. Il s’agit donc d’une attitude de bienveillance et de bienséance de personnes à l’égard d’autres personnes considérées comme démunies et nécessiteuses. A mon sens, la philanthropie c’est un engagement envers la société pour la rendre meilleure. Cet engagement me demande d’investir des fonds mais surtout beaucoup de mon temps dans la création et le suivi d’actions concrètes.

Est-ce une réponse aux dérives capitalistes ? Aux Etats-Unis, où, il n’y a pas d’aides de l’Etat, clairement oui. D’ailleurs les citoyens américains donnent davantage à des causes que les citoyens français. Mais je pense qu’il serait réducteur d’identifier seulement la philanthropie comme une réponse aux dérives du capitalisme. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte de crise. Tout le monde prend conscience qu’il faut construire un nouveau système et qu’il ne s’agit plus seulement de le rééquilibrer.

Selon moi la philanthropie d’aujourd’hui va dans ce sens. La jeune génération par exemple ne va pas donner forcément de l’argent mais va être engagée et donner de son temps. Elle cherche à avoir un impact sur notre société et son environnement. Il y a une prise de conscience du rôle que chacun peut jouer pour changer les choses. Il suffit de voir l’engagement des jeunes lycéens sur les sujets d’environnement.

Je suis convaincue d’une chose : on peut tous être philanthrope !

En France, c’est peut-être qu’on est une société plus tournée vers la culture et on a quelques mécènes célèbres, on peut penser à Bernard Arnault et à la Fondation Vuitton. Est-ce que c’est une vision différente de la philanthropie ?

Le concept de la philanthropie change en fonction du contexte historique, social, culturel, géographique mais aussi des motivations de chacun. Par exemple aux Etats-Unis, on attribue souvent la philanthropie à de grandes fortunes, telles que la Fondation Bill et Melinda Gates. Là-bas, les philanthropes financent aussi des édifices, des amphithéâtres universitaires pour laisser leur nom à la postérité.

En France, il n’y a peu de grandes figures de la philanthropie. Mais il y a souvent cette idée de donner de l’argent à une cause.

En quoi est-ce différent de la charité ?

Isabelle Weill : La charité est très liée la religion. La religion peut amener à être philanthrope car il y a l’importance du don dans de nombreuses confessions. Mais la charité sous-entend la notion de palliatif, cela répond à un besoin immédiat : la faim par exemple.  La philanthropie va plus loin et demande d’avoir une vision sur le long terme et de s’attaquer aux causes.

Est-ce qu’il faut être un bon chef d’entreprise pour être un bon philanthrope ? Le modèle économique est-il important ?

Isabelle Weill : La responsabilité des deux est en fait très similaire. Par exemple, un philanthrope doit être un bon gestionnaire. Il va déployer des outils, s’entourer des équipes pour la comptabilité, assurer la gestion et le suivi des projets, anticiper. Il faut éditer des rapports pour tenir informés les partenaires des projets en cours et de leurs résultats.

Le dirigeant doit donc avoir une vision, trouver le bon modèle économique et une stratégie qui fonctionne. Il est important de ne pas s’appuyer uniquement sur des subventions. La direction à donner est primordiale sur 5 ou 10 ans.  Un bon chef d’entreprise sera donc un bon philanthrope.

Concernant l’Association RMC/BFM, nous avions d’abord l’objectif de rendre obligatoire les défibrillateurs dans les lieux recevant du public. La stratégie était de sensibiliser les élus locaux et l’opinion publique à cette cause. Un plan d’action a été mis en place pour chacune des cibles. Il a fallu trouver des partenaires et on a toujours financé nos actions grâce à ça.

A partir du moment où j’ai obtenu les résultats que je voulais (la mise en place des défibrillateurs et la déclaration systématique de leur emplacement), j’ai considéré avoir atteint mon objectif. Fin 2019, je pense arrêter avec cette cause pour passer à une nouvelle cause qui me tient à cœur. Cela doit être le but de tout philanthrope : parvenir à ce qui avait été fixé pour clore un chapitre et en ouvrir un autre.

Quand vous dites que vous allez dans les entreprises, est-ce maintenant leur rôle d’avoir un impact sur leur environnement ? Que  pensez-vous de la redéfinition du rôle de l’entreprise dans le Code Civil, proposition avancée dans le rapport Senard Notat ? Est-ce que ça pourrait être un moyen de généraliser la philanthropie ?

Isabelle Weill : Le changement de la loi est un bon moyen. C’est comme ça que nous avons obtenu l’installation des défibrillateurs dans les lieux recevant du public. Mais d’après mon expérience sur le terrain, ce n’est pas suffisant. Il est important qu’il y ait une prise de conscience de la responsabilité de chacun et du rôle qu’il doit jouer. Au-delà de la loi, c’est important que les acteurs se mobilisent et mobilisent à leur tour. Par exemple une entreprise peut se mobiliser en donnant de l’argent à une cause mais elle peut aussi impliquer ses salariés. Chaque année, et cette année le 16 avril, j’organise le Red Day pour sensibiliser aux risques cardiovasculaires chez la femme. Certaines entreprises m’aident à financer cette action mais elles véhiculent aussi le message en interne auprès de leurs équipes qui participent à cet événement.

C’est aussi important de former les jeunes générations. La philanthropie est un coureur de fond. La loi fait bouger les lignes mais ne mobilise pas les citoyens, il faut donc aller à la source.