Réseaux sociaux et manipulation de l’information : « Devient d’une opinion multi-partagée sur les réseaux une information, et de là partent des théories du complot et la propagande » 

 

 

Isabelle Bordry est une des pionnières de l’industrie française des médias numériques. Après avoir travaillé pour le groupe média Hachette Filipachi, elle rejoint en 1997 l’équipe fondatrice de Yahoo ! en Europe en tant que Directrice Commerciale avant d’être nommée Directrice Générale de Yahoo ! France puis Directrice des Opérations de Yahoo ! Europe. Elle créée en 2008 un groupe d’e-commerce. Elle s’engage pour les Européennes en 2014.

Elle est aujourd’hui business angel et depuis 2015 co-fondatrice de Retency.

Elle est par ailleurs administratrice du groupe d’assurance mutualiste Groupama et membre du comité de la prospective de la Commission Nationale et Libertés.

 

 

LCL : Est-ce qu’on peut dire qu’on est dans une crise de l’information aujourd’hui, quand les vidéos d’amateurs font autant voire plus de vues que celles de médias traditionnels ?

Isabelle Bordry : Nous sommes aujourd’hui dans une société de surconsommation de l’information,  il n’y a jamais eu autant d’informations accessibles, notamment grâce aux nouvelles technologies : internet et le mobile. Les médias se sont transformés : l’information est diffusée en permanence, elle arrive pêle-mêle en temps réel, l’écriture est différente. Les grands rendez-vous du matin, du soir, comme par exemple les journaux télévisés n’ont plus la même importance qu’il y a 10 ans. L’information est accessible en quasi temps réel.

En parallèle se sont développés les réseaux sociaux. A leur lancement, ils n’avaient pour ambition d’être uniquement destinés à l’échange entre amis. Mais ces plateformes, dont certaines fédèrent aujourd’hui plus de 2,2 milliards d’utilisateurs, se sont progressivement transformées en espace de débat.

LCL: Que recherchent ces utilisateurs de réseaux sociaux ?  De la vérité ou du divertissement?

Isabelle Bordry : Il y a cette quête du quart d’heure de célébrité. Chacun d’entre nous aime donner son avis, partager ses opinions. Mais aujourd’hui, les réseaux de connaissances n’ont plus rien à voir avec les réseaux familiaux ou amicaux du début et sont bien plus étendus. S’il y a 10 ans, Facebook se présentait comme une plateforme de discussion entre amis, aujourd’hui la plateforme se définit comme une plateforme de débat. Ce n’est plus du tout la même chose.

Or la grande différence avec les médias traditionnels est que leurs utilisateurs ont accès uniquement à l’information diffusée par des personnes qui font partie de leur réseau, et donc des gens qui pensent en général comme eux. Par ailleurs, une fausse information largement partagée se transforme en information objective, sans que celle-ci n’ait été à aucun moment vérifiée. De là partent des théories du complot, ces plateformes de débat deviennent ainsi des outils de propagande. De simples discussions, sans mise en contexte, sans vérification journalistique, ne seront ni mises en perspective ni challengées. La quantité de diffusion prime sur la qualité : une opinion téléchargée par des milliers de personnes et multi-partagée  se transforme en une information objective.

LCL :Est-ce que la double montée en puissance des réseaux sociaux est une coïncidence? L’un a-t-il favorisé l’autre?

Isabelle Bordry : On constate depuis vingt ans, en France, une chute des corps intermédiaires : les syndicats ne représentent plus les salariés, les partis politiques sont marginalisés. Ces organisations n’ont pas su évoluer avec la société. Le mouvement des gilets jaunes s’explique en grande partie par cet effondrement du mode de représentativité. Et malheureusement, à l’inverse, les partis populistes qui surfent sur les idées propagées notamment, sur les réseaux sociaux, sont les seuls à bénéficier de cette situation.

LCL : Comment on incite les utilisateurs des réseaux à prendre du recul sur ce qui circulent, sans attenter à la liberté d’opinion ?

Isabelle Bordry : La nouvelle génération est finalement beaucoup plus mature. Mais l’éducation reste évidemment un élément clé pour faire en sorte que les enfants et adolescents aient une culture générale la plus large possible. Afin d’être capable de mettre en perspective une information  et de se forger leur propre opinion et réflexion.

LCL : Est-ce que transformer Facebook ou Twitter en véritable organe de presse, avec des directeurs de publication responsables des contenus, peut être une solution?

Isabelle Bordry : Facebook et Twitter ne sont pas des organes de presse, donc faire de leur directeur de publication des responsables de contenus n’a pas de sens. En revanche, ils sont en charge de la modération de ses contenus. Or aujourd’hui, même avec l’avènement des nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle, modérer est extrêmement difficile et donc très cher. Quelle procédure appliquer ? Pour interdire un mot, par exemple, il faut appréhender son contexte et ce n’est pas trivial. Tous les réseaux sont confrontés à ce type de difficultés qu’ils véhiculent d’ailleurs des mots ou des images. Des règles de diffusion très strictes doivent être appliquées s, avec par exemple des limites dans le nombre de connexions ou du nombre d’amis.

Les règles d’utilisation des plateformes doivent être repensées et adaptées. Ces règles, plus que le contenu, sont de la responsabilité directe des équipes de management de ces plateformes. C’est aujourd’hui une question d’éthique. Ainsi Apple sous l’impulsion de Steve Jobs a toujours respecté des règles beaucoup plus strictes en termes de privacy que les autres sociétés de la vallée.

LCL : Est-ce que Facebook a connu cette prise de conscience après Cambridge Analytica ?

Isabelle Bordry : Je ne pense pas que Mark Zuckerberg se soit rendu compte des possibles débordements. De nouveau, à ses débuts, Facebook n’avait pour ambition que d’offrir des espaces de partage entre amis, pas de devenir le plus grand espace de débats jamais imaginé.

Mais aujourd’hui, la plateforme fédère 2,2 milliards d’utilisateurs actifs par mois, c’est une énorme responsabilité. La plateforme connaît en effet tout ou presque de la vie de ses utilisateurs :  leurs centres d’intérêt, leurs opinions, leurs humeurs… La plateforme connaît aussi les lieux préférés de ses utilisateurs grâce à la géolocalisation mobile Ce qui confère une capacité de ciblage publicitaire colossale.

Aujourd’hui, si les algorithmes sont modifiés, cela peut avoir un effet négatif sur la manière dont la publicité est commercialisée, et donc  sur les revenus. Le modèle économique est intimement lié aux capacités d’analyse et de stockage de ces informations. Si les réseaux recueillent moins d’informations, ils seront moins pertinents en terme de publicité. C’est un arbitrage permanent entre pertinence publicitaire,pertinence éditoriale et protection des règles de privacy.

LCL : Ne doit-on pas réglementer par l’extérieur ? Le RGPD a-t-il un rôle à jouer ?

Isabelle Bordry : Le RGPD est une première brique. Facebook a annoncé que l’intégralité des bases de données des utilisateurs qui n’étaient pas européens et qui étaient hébergées à Londres, avaient été transférées vers d’autres territoires. C’est donc qu’ils prennent cela très au sérieux. Ce règlement est aujourd’hui un exemple. En Californie, les sénateurs ont voté une loi très proche du RGPD. Et on peut penser que ce sera décliné, plus tard, au niveau fédéral.

Une limite cependant. Plus récemment  a été votée la loi sur les droits d’auteur au niveau européen, afin de protéger les auteurs et les journalistes. Il est évidemment légitime de protéger un contenu et s’il est diffusé sur une plateforme, d’y attacher des droits. Mais ce texte ne doit pas définitivement couper les médias traditionnels avec les plateformes.  A mon sens, le lien hypertexte qui est aussi visé par le texte ne doit pas être taxé, au risque de marginaliser un peu plus les médias traditionnels. Un arbitrage entre promotion et diffusion des contenus des médias traditionnels doit être trouvé. Pour ne pas couper l’intégralité des utilisateurs d’une plateforme d’un contenu et d’une information de qualité.

Animer un débat entre 2,2 milliards de personnes, ce n’est pas la même chose que de partager des photos de vacances. Les plateformes doivent faire preuve de responsabilité et effectuer des choix clairs et stricts entre la pertinence éditoriale, modèle économique et respect de la vie privée. Ces plateformes n’ont jamais été pensées pour faire des révolutions, or aujourd’hui elles en sont des outils. C’était formidable quand elles servaient la démocratie dans des sociétés autoritaires comme pendant le printemps arabe, mais inversement, malheureusement, elles peuvent mettre en danger ces mêmes démocraties quand elles sont  utilisées par des groupuscules extrémistes.