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Quand l’érotisme se fait symbole Entretien avec l’artiste parisienne Sophie Sainrapt  par Ileana Cornea critique d’art

Quelle est pour vous la différence entre un nu érotique et un nu non érotique ?

Sophie Sainrapt :

Le nu est par essence érotique. Pour moi un nu non érotique dans sa représentation picturale est occulté par une histoire, par un décor qui cache son évidence. Toulouse Lautrec restitue le corps des femmes dans un environnement particulier qui est le bordel, il raconte une histoire. Chez Bonnard, le nu se fond dans un ensemble : une chambre, un paravent, un drap. Comme chez le peintre montmartrois, il nous renvoie à toute une époque. Chez moi le nu saute aux yeux. Il ne s’inscrit pas dans un contexte temporel, ni dans un contexte narratif. Eros appartient à tous les temps, à toutes les époques, il échappe à tout contexte anecdotique. L’eros energoumenos c’est l’énergie vitale, délire divin, don de la parole magique. La vie passe par le corps.

Vous représentez le sexe de la femme, la mandorle en quelque sorte :

Sophie Sainrapt :

C’est probablement la raison pour laquelle je suis souvent censurée.

À force de travailler sur le modèle vivant, à force de regarder, l’imagination a fini par abstraire l’essentiel de ce que je voulais montrer.

Le sexe féminin est devenu pour moi une forme, un symbole, un signe, un graphisme. Le sexe de la femme est un œil qui apparaît partout dans mes œuvres. Je le représente parfois horizontalement. C’est un œil qui nous regarde. C’est une ouverture, la porte des 1001 Nuits parce qu’elle s’ouvre au plaisir. La représentation de l’érotisme dans les œuvres des hommes est différente. Pour eux le corps est non seulement sujet en peinture, il est également objet du regard. Moi je suis active. Je projette mon propre érotisme. Je suis une femme qui regarde le sexe de la femme et qui n’a pas honte de le montrer.

À propos de vos œuvres qui sont essentiellement érotiques, vous avez inventé le terme d’expressionnisme jubilatoire :

Sophie Sainrapt :

J’ai essayé le portrait, le paysage, mais ce qui m’obsède vraiment, c’est le nu. Quand j’ai commencé à peindre, j’adorais les corps déchirés du peintre autrichien Egon Schiele. Je cherchais, je tâtonnais.

J’ai travaillé, j’ai réfléchi. Je pense que l’on peut être expressionniste sans pour autant montrer le corps par le biais de sa vulnérabilité, de sa condition temporelle, de sa fin. Jean Rustin avait une vision du corps décomposé dans la couleur et dans la tristesse. Je reconnais la grande valeur artistique de ses œuvres, mais ses corps m’effrayent. Le corps abîmé, torturé déchiré, dégradé est ce qui se fait majoritairement aujourd’hui. Mon expressionnisme est tout le contraire et je revendique la liberté d’un regard réjoui à l’égard du nu. Embellissez, embellissez répétait sans cesse Renoir. Et bien je me situe dans la veine des artistes qui font de la peinture une présentation sublimée du corps.

                                                                                          Paris, décembre 2014