Loik le Floch-Prigent : « On a préféré les financiers aux industriels »

Loïk Le Floch-Prigent est un ingénieur et un dirigeant d’entreprises français, ancien PDG de l’entreprise pétrolière Elf entre juillet 1989 et 1993, puis président de la SNCF de décembre 1995 à juillet 1996. Il est spécialiste de l’énergie et du transport. Dans le cadre d’expertises minières, il a également beaucoup travaillé dans des pays africains. 

Loïk Le Floch-Prigent vient de publier un ouvrage, Il ne faut pas se tromper, aux Éditions Elytel. Nous interrogeons aujourd’hui sur l’état industriel de la France.

Bonjour Loik Le Floch-Prigent, quel diagnostic feriez-vous aujourd’hui de l’industrie en France ? 

Loik le Floch-Prigent : L’industrie est dans un état catastrophique depuis 20 ans. Des pans entiers de l’industrie ont disparu sans que des gens ne s’en préoccupent. Certains industriels sont restés sur le territoire, en tentant d’utiliser au mieux les caractéristiques du pays et de la mondialisation. Mais le constat est que nous avons perdu énormément de fleurons. Et derrière les fleurons, n’oublions pas qu’il y a aussi les sous-traitants qui sont partis. La part du PIB consacrée à l’industrie est passée de 24% du PIB à 11%. La France a perdu dans certains secteurs son âme industrielle. 

Est-ce la faute de la mondialisation ? 

Loik le Floch-Prigent : La mondialisation a buté sur des gens qui étaient des financiers et non des industriels et qui n’avaient pas l’esprit patriotique. Ils étaient contents d’être mondiaux plutôt que d’essayer de comprendre les conséquences de la mondialisation. Et donc, on a assisté à une débandade industrielle.

Ce qui a été dit un moment par l’élite française, disant qu’on allait être les cerveaux et que les autres allaient fabriquer est une stupidité. Il faut revenir sur l’ensemble de la chaine de valeur qui a été complètement éclatée par des prophètes de malheur.

Que requiert l’industrie pour rester sur un territoire comme la France ?

Loik le Floch-Prigent : Les industriels doivent être bien considérés, autrement que des financiers et des tableaux Excel. Ils prennent des risques, ils ont besoin qu’on les accompagne, comme l’a fait M. Germain dans l’industrie lyonnaise avec les entrepreneurs locaux et le Crédit Lyonnais. Le Crédit Lyonnais a accompagné l’émergence de l’industrie lyonnaise. Les banques aujourd’hui ne regardent pas les projets industriels à financer, elles regardent les tableaux Excel à 2 ans et dans l’industrie, il faut 10 ans pour commencer. Les banquiers n’ont pas la fibre industrielle. L’essentiel, c’est le mélange d’un industriel qui a une vision, des compétences qu’il a pu rassemblées et de l’autre des investisseurs qui sont prêts à risquer à un moment donné. Le fait d’avoir considéré les 35 heures comme un partage du travail avec une substitution possible entre les individus est complètement contraire à l’existence de l’industrie. L’industrie repose sur des savoir-faire et des hommes qui ne sont pas interchangeables. Arriver à faire une politique de l’emploi industriel avec les 35 heures et le système des préretraites, c’est impossible et nous en payons aujourd’hui les conséquences.

Du côté des entreprises, est-ce qu’on est dans la bonne stratégie adoptée, par exemple dans le cas des regroupements pour peser plus lourd comparés aux concurrents internationaux, américains ou chinois ?

Loik le Floch-Prigent : Ça me fait rire parce que, quand on parle des fusions entre égaux, on nie l’existence de l’industrie. Il n’y a pas d’égaux dans l’industrie, mais plutôt des egos. Il y a forcément un gagnant un perdant. On s’est plantés sur beaucoup : Alcatel Nokia, Essilor Luxottica, Lafarge Holcim et on continue. Le dernier, c’est Renault Fiat. M. Fiat veut profiter du fait que le président soit parti, que le titre se soit effondré et donc ça coute moins cher et il veut faire une alliance entre égaux, c’est absurde.

Le rôle de l’Etat doit-il être alors de protéger l’industrie et de s’opposer alors à ces fusions ?

Loik le Floch-Prigent : L’Etat doit intervenir quand il y a un trouble à l’ordre public qui peut arriver. La participation de l’Etat dans Renault par exemple, n’a aucun intérêt. Cela a juste été un combat d’ego entre Ghosn et Macron. Aujourd’hui, il n’existe pas d’analyse de la politique industrielle et de l’action de l’Etat, c’est le néant. Il n’y a pas de fléchage sur le fait qu’il existe une industrie qui a péri. Quand une industrie disparait, ça fait disparait la fonction de l’administration qui la régule et la contrôle et donc ça fait moins d’emplois. Je me demande si l’administration en est consciente. Les 15 000 emplois supprimés dans l’industrie du diesel, personne ne sait dire où ils ont été recréés et s’ils l’ont été. Il faut regarder les créations nettes.

Il faut revenir à ce qu’était l’industrie. Il faut un réveil des industriels français. Ca nécessite d’arrêter d’avoir ce concept fourre-tout des entreprises où l’on trouve de tout et revenir à la fabrication et l’existence d’un produit. Il faut que les entreprises travaillent ensemble. Quand vous avez un génie français, il n’y a personne qui travaille avec. Il y a Dassault Systèmes qui marche fort et qui ne travaille pas avec les sociétés du CAC 40. Dans l’industrie, même si les choses changent et se modernisent, il n’en reste pas moins qu’il faut assembler des produits. L’industrie, ça se fait, ça se fabrique. Qu’est-ce que le numérique peut apporter ? Les usines ça existera toujours, robotisées oui. On aura les imprimantes 3D, très bien. Les usines qui sont là et qu’on peut transformer, il faut essayer.