Le PIB n’a progressé que de 1,1 % l’an passé. La France est-elle condamnée à une croissance faible ?

François Villeroy de Galhau :
Pour 2017, notre prévision est de 1,3 %. La croissance française est résistante mais trop lente. Dans l’ensemble de la zone euro, la croissance moyenne est de 1,7 %, un environnement relativement porteur dont nous pouvons, nous Français, mieux tirer parti‎. Plusieurs de nos voisins européens  affichent de vrais succès : croissance forte en Espagne ou en Irlande, plein emploi en Allemagne et en Autriche… Ce qui fait la différence, ce sont les réformes réalisées. La croissance et l’emploi, c’est possible en Europe et avec l’euro.

Lesquelles seraient nécessaires  en France ?

François Villeroy de Galhau :
Elles peuvent je crois être résumées par quatre « E » : les Entreprises, dont les simplifications ; l’Éducation, avec l’apprentissage et la formation professionnelle ; l’Emploi et l’État. Sur la sphère publique, nous avons le même modèle social que nos partenaires européens mais notre difficulté est qu’il nous coûte plus cher. Il faut aussi que nous sachions reconnaître nos progrès : les réformes des retraites, le pacte de responsabilité et le Cice, et bien que dans la difficulté, certaines réformes du marché du travail.

Pour l’instant, les Français n’en voient pas les résultats…

François Villeroy de Galhau :
Il faut aussi une mobilisation collective des entrepreneurs, pour qu’ils traduisent progressivement un environnement plus favorable en décisions d’investissement et d’embauches. Ceci suppose davantage de confiance, et une part en incombe aux pouvoirs publics. Les entrepreneurs ont besoin de se sentir soutenus ; ils sont le cœur de la croissance. L’une des missions importantes de la Banque de France est justement d’être à leurs côtés, sur le terrain. Nous écoutons leurs besoins, facilitons leurs relations avec les banques grâce à la médiation du crédit, assurons la cotation de nombreuses entreprises, et leur proposons des outils de diagnostic personnalisés comme Geode et Opale.

Les entreprises rencontrent-elles encore des difficultés de financement ?

François Villeroy de Galhau :
Les crédits aux entreprises ont progressé de 4,9 % fin décembre 2016, ce qui est la croissance la plus forte dans la zone euro. Et les taux d’intérêt accordés sont parmi les plus bas d’Europe. Mais nous sommes attentifs aux difficultés que peuvent rencontrer les TPE. C’est pourquoi la Banque de France a mis en place à l’automne dernier des correspondants départementaux dédiés pour les orienter.  Il faut aussi soutenir le financement de l’innovation et de l’immatériel. Cela passe par des crédits  mieux adaptés, comme les prêts de développement de BPIfrance, ‎mais surtout par le développement des fonds propres en mobilisant les 350 milliards d’euros d’excédents d’épargne annuels en Europe.

La BCE doit-elle en faire plus pour soutenir la croissance européenne ?

François Villeroy de Galhau :
Notre politique monétaire a d’abord permis de combattre le danger mortel de la déflation. Elle a été efficace. On estime qu’elle contribue aujourd’hui pour près de 0,5 % par an à la croissance européenne. La nécessité d’une politique monétaire active demeure cependant, même si nous allons en avril réduire  l’intensité de nos achats compte tenu des progrès vers notre cible‎ d’inflation de 2 % à moyen terme.

La BCE peut-elle pour autant relancer seule la croissance européenne ?

François Villeroy de Galhau :
Lors de la signature du traité fondateur en 1992, on parlait d’Union économique et monétaire. Vingt-cinq ans plus tard, le bilan est clair : l’Union monétaire est un succès, mais l’Europe a été peu efficace en matière d’Union économique. La priorité doit aller aux réformes nationales mais aussi à une stratégie économique collective en Europe, avec davantage de réformes en France ou en Italie, et davantage de relance en Allemagne ou aux Pays-Bas. Il faudrait un pacte de confiance dont un ministre des Finances de la zone euro serait le garant. C’est un peu comme dans un groupe, dont le plan de développement est plus que la juxtaposition des objectifs de chacune de ses entreprises considérés séparément.

Certains candidats à la présidentielle plaident pour une sortie de la zone euro. Quelles conséquences pour la France ?

François Villeroy de Galhau :
La Banque de France est totalement indépendante, au service de tous les Français. Elle ne parle pas de politique mais d’économie, et en priorité de la monnaie qu’elle a pour mission de protéger. L’euro est une monnaie qui inspire confiance et est soutenue par 68 % des Français. Concrètement, il nous a d’abord apporté une baisse de nos coûts de financement de l’ordre de 1,5 % : sur la période qui a précédé Maastricht (entre 1986 et 1992), l’écart de taux d’intérêt entre la France et l’Allemagne était en effet de 1,9 % en moyenne ; en  2016, celui-ci est tombé à 0,4 %. Ceci veut dire que si la France devait par hypothèse sortir de l’euro, la seule charge d’intérêts de la dette publique nous coûterait à terme plus de

30 milliards d’euros supplémentaires par an, soit l’équivalent du budget de la Défense. Pour les entreprises, le surcoût sur leur dette serait de l’ordre de 20 milliards annuels. Et  l’euro a permis une inflation maîtrisée. Une sortie de l’euro et une dépréciation signifieraient à l’inverse une augmentation significative du coût de tous les biens importés, à commencer par les matières premières et le pétrole.‎ Les entreprises devraient aussi affronter  une instabilité des changes au sein de leur marché européen.

L’euro est-il trop élevé pour la France comme l’affirme Marine Le Pen ?

François Villeroy de Galhau :
Encore une fois, le rôle de la Banque de France n’est pas de distribuer les bons et les mauvais points politiques. Sur le cours de l’euro, l’équipe de M. Trump dit au contraire qu’il est sous-évalué. La réalité est que l’euro n’est pas fort ou faible, il est solide et reconnu au plan international et quand le président de la BCE prend la parole au G20, le monde entier écoute l’Europe avec attention. Aucun de nos pays pris séparément ne pèserait face aux États-Unis ou à la Chine. Dans un monde incertain, nous avons besoin de cet acquis de souveraineté européenne.

Faut-il craindre une guerre des monnaies, après les déclarations de Donald Trump ?

François Villeroy de Galhau :
Cela irait contre toutes les règles du jeu international de ces vingt dernières années. Les politiques monétaires des pays avancés poursuivent des objectifs internes, à savoir la stabilité des prix,  et non externes sur le change. Les pays sont engagés à éviter les dévaluations compétitives, susceptibles d’entraîner des réactions en chaîne préjudiciables à tous. Et à s’abstenir de déclarations unilatérales à ce sujet.

Donald Trump semble aussi vouloir revenir sur la régulation bancaire. Est-ce dangereux pour l’Europe ?

François Villeroy de Galhau :
Il est encore trop tôt pour répondre. Mais depuis 2009, un effort exceptionnel de réglementation internationale a été réalisé, autour de Bâle III notamment. Le système financier international est plus sûr qu’avant la crise et les banques françaises solides. Il est essentiel que nous ne reculions pas.

Propos recueillis par Anne-Sophie Bellaiche et Solène Davesne.