Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre ?

Après plusieurs années consacrées aux questions d’emploi et de formation à l’Elysée (2007-2008) comme conseiller social du président de la République, puis comme délégué général à l’emploi et à la formation professionnelle au ministère de l’emploi (2008-2012), je crois faire œuvre utile en faisant part publiquement de mon expérience. J’avais la connaissance des acteurs politiques et sociaux, je savais de l’intérieur comment étaient conduites les politiques de l’emploi et j’ai touché du doigt vraiment de très près les blocages de toutes natures qui font que dans notre pays le taux de chômage ne parvient à peu près jamais à passer en dessous de 8 % depuis le milieu des années 1980. Mon essai est le produit de cette expérience. S’il peut contribuer à « réveiller » un peu le débat public sur ces questions (et je le trouve passablement endormi), il aura atteint son but.

  D’après vous, la lutte contre le chômage passerait-elle par la libéralisation du marché de l’emploi ?

En partie oui, évidemment, même si ce n’est pas la seule solution et que cette libéralisation doit s’accompagner de politiques publiques plus efficaces et plus volontaristes – pensons à l’accompagnement et à la formation des chômeurs, un service public de l’emploi plus performant, moins kafkaïen, etc.

Par ailleurs, libéralisation ne signifie pas démantèlement de toute protection. Un libéral conséquent est en faveur de la régulation du marché, tout particulièrement celui du travail qui n’est pas un marché comme les autres. Le problème est de savoir comment cette régulation s’opère. S’agissant du marché du travail, cette régulation doit passer en France beaucoup plus par la négociation sociale et le contrat à tous les niveaux (interpro, mais surtout branches, entreprises, contrat de travail…) et moins par la loi et le règlement. Il faut faire respirer le système, en quelque sorte. Mais pour cela, il faut d’une part des partenaires sociaux forts et crédibles pour négocier, et d’autre part des incitations à négocier. Par exemple, si le SMIC est à un niveau tel qu’il concerne plus de 10 % des salariés, il est clair qu’une bonne partie des négociations sur les bas salaires n’ont pas lieu d’être et cela diminue fortement l’incitation à négocier ! Autre exemple : pour que la négociation sociale ait davantage de place dans les branches professionnelles, il faut que celles-ci soient beaucoup moins nombreuses, soient plus fortes, et les fédérations patronales fassent la preuve de leur représentativité, etc. De ce point de vue, il y a beaucoup à  faire… !

                                                                                                                                                                                                                 

 La gauche et la droite ont-elles une méthode commune pour lutter contre le chômage ?

Je ne sais pas si on peut « parler de méthode commune »… Ce qu’on peut dire, c’est qu’effectivement aucun gouvernement depuis les années 1980 n’a réussi à inverser durablement la courbe du chômage, même lorsque la croissance a été très forte, comme cela a été le cas en 1998-2000.

Cela dit, en matière de politique de l’emploi, il y a des différences. Par exemple, la gauche croit plus aux emplois aidés non marchands et elle en crée davantage que la droite. Jamais la droite n’a créé autant d’emplois aidés non marchands pour les jeunes que ce que fait le gouvernement actuel et elle met davantage l’accent sur l’apprentissage. Au final, la droite, globalement, mise davantage sur la création d’emploi dans les entreprises, même s’il y a parfois un écart entre les actes et les discours…

 

 Vous avez été au cœur du pouvoir. La France est-elle près d’inverser durablement la courbe du chômage ?

L’expérience des 25-30 dernières années invite plutôt au pessimisme, puisque les français considèrent implicitement qu’un taux de chômage à 8 %, est « normal », à telle enseigne que dès que le chômage s’approche de ce seuil fatidique, le pouvoir d’achat devient leur première préoccupation, devant la question de l’emploi (cf. les sondages bimestriels de la SOFRES sur les préoccupations des français que je rappelle dans mon livre).

Deux remarques, tout de même.

La première, c’est que, comme souvent dans l’action publique, la pédagogie et la communication sont fondamentales et peuvent produire des résultats inespérés. Prenons l’exemple des retraites. Certes, il n’y a pas eu de « grand soir », mais des réformes par petites touches depuis la réforme Balladur de 1993, qui ont progressivement ramené notre système de retraite vers une trajectoire plus soutenable et redressé fortement l’emploi des seniors. Beaucoup reste à faire mais, objectivement beaucoup a déjà été fait. Et finalement il n’y a pas eu d’émeutes et aucun gouvernement n’a « sauté »… ! Tout simplement parce que nos concitoyens ont fini par comprendre que le relèvement de l’âge effectif de départ à la retraite était indispensable et parfaitement logique (sur la méthode, ensuite, il peut y avoir débat). C’est qu’il y a eu beaucoup de débats et de pédagogie, et pendant de nombreuses années.

Le problème est qu’en matière d’emploi, ce travail de pédagogie n’a pas vraiment été fait, le message étant souvent brouillé par des diversions : la faute aux chinois, à la mondialisation, à Mme Merkel, aux licenciements boursiers auxquels l’Etat va s’opposer avec énergie, etc. Le gouvernement qui prendra les mesures nécessaires pour inverser vraiment la courbe du chômage sera celui qui non seulement saura où il va mais aussi qui dira la vérité aux Français, comme la droite et puis finalement une partie de la gauche ont fini par la dire en matière de retraites.

La seconde remarque, c’est que tout ne viendra pas du « monde politique » ou d’un homme providentiel et que fustiger le « manque de courage » des hommes politiques en matière de chômage est à l  fois un peu facile et réducteur. Le chômage et notre capacité à prendre les mesures nécessaire pour le réduire sont l’affaire de tous. Des décideurs politiques, bien sûr, mais aussi des syndicats, des employeurs, des médias, des responsables administratifs et de tous les citoyens.