12 mars 2026

Innovation et progrès technologique : moteurs fondamentaux d’une croissance économique soutenable

Débats & Perspectives

Dans un contexte de mutations rapides et d’interrogations récurrentes sur la soutenabilité de la croissance, il est essentiel de clarifier les liens entre innovation technologique et expansion économique. Loin d’être un simple phénomène concomitant, l’innovation constitue depuis deux siècles le principal facteur explicatif des gains de productivité, de l’élévation du niveau de vie et de la transformation radicale des structures économiques et sociales.
  • L’innovation et le progrès technologique représentent historiquement le socle des phases de croissance de long terme, selon l’analyse de plusieurs écoles de pensée économique, notamment celle de la croissance endogène.
  • Par leur diffusion, ces innovations bouleversent les modèles de production, créent de nouveaux secteurs et favorisent l’émergence d’emplois moins pénibles et plus qualifiés.
  • Les sociétés qui favorisent la liberté d’entreprendre et la circulation des idées technologiques enregistrent des niveaux de croissance plus dynamiques et résilients sur le temps long.
  • Cependant, la diffusion de l’innovation dépend aussi de facteurs institutionnels, de choix publics et de l’acceptabilité sociale, ce qui explique les divergences observées à l’échelle internationale.
  • Les défis actuels – transition écologique, inclusion, compétitivité – engagent à repenser l’articulation entre ordre spontané de l’innovation et politiques publiques, pour assurer une croissance à la fois soutenable, inclusive et respectueuse des libertés.

La dynamique de la croissance : une révolution de l’innovation

Depuis le début de la Révolution industrielle, la trajectoire des économies occidentales se distingue par une apparition inédite de taux de croissance positifs et de hausses soutenues du niveau de vie. La grande rupture, analysée depuis Adam Smith et, plus encore, Joseph Schumpeter, réside dans l’irruption des innovations radicales qui modifient en profondeur la productivité du travail, la structure des emplois et la composition de l’offre et de la demande.

Ainsi, le XIXe siècle a vu l’invention de la machine à vapeur et du chemin de fer bouleverser l’industrie, suivie, au XXe, de la généralisation de l’électricité, des moteurs à combustion, puis de l’informatique et des biotechnologies. À plusieurs reprises, des économistes tels que Robert Solow ou Paul Romer ont démontré l’effet central de ces avancées sur la croissance : selon la célèbre décomposition de Solow, environ 80 % de la croissance du PIB par tête aux États-Unis entre 1909 et 1949 était attribuable à ce qu’il a appelé le « résidu » ou progrès technique [Source : Robert Solow, 1957, Review of Economics and Statistics].

Paul Romer et les modèles de la croissance endogène (années 1980-1990) ont complété cette analyse en montrant que l’innovation n’est pas seulement une réponse exogène à des conditions externes : elle se nourrit du capital humain, de l’accumulation des connaissances, de l’investissement en R&D, et se diffuse de secteur en secteur en engendrant des externalités positives durables.

Innovation, productivité et transformation qualitative de l’économie

Le lien entre innovation technologique et croissance durable réside moins dans l’accroissement mécanique du volume de production que dans la transformation qualitative des processus productifs et des structures de marché.

  • Relèvement constant de la productivité du travail : L’innovation permet d’extraire plus de valeur de chaque unité de travail ou de capital. Par exemple, les robots industriels ou les progiciels de gestion intégrée multiplient les rendements et réduisent les tâches répétitives. Sur la période 1970-2020, la productivité horaire du travail a été multipliée par 2,5 aux États-Unis (Bureau of Labor Statistics), dopant le pouvoir d’achat et la compétitivité.
  • Création de nouveaux secteurs : L’émergence du numérique, de l’économie verte, des biotechnologies a permis l’apparition d’activités impensables il y a quelques décennies, à l’image de l’essor de l’intelligence artificielle ou du e-commerce, qui transforment radicalement la structure de l’emploi et les chaînes de valeur mondiales.
  • Réallocation des ressources : L’innovation engendre une destruction créatrice : certaines activités déclinent, tandis que de multiples nouvelles opportunités apparaissent, offrant des emplois à plus forte valeur ajoutée et souvent moins physiquement pénibles.
  • Amélioration de la qualité de vie : De la médecine à la mobilité, des progrès continus ont permis l’augmentation de l’espérance de vie, la démocratisation de l’accès aux biens culturels et éducatifs, l’urbanisme intelligent, etc.

Autrement dit, la croissance alimentée par l’innovation n’est pas linéaire, ni uniformément répartie, mais elle résulte d’une succession de cycles et de réallocations, dont le bilan net (sur le moyen-long terme) reste massivement positif pour la société.

Une dynamique soutenue par la liberté et la concurrence

L’analyse libérale souligne que la capacité des sociétés à générer et diffuser l’innovation dépend directement de l’existence d’institutions ouvertes – liberté d’entreprendre, protection de la propriété intellectuelle, concurrence, ouverture à l’international.

Selon l’indice mondial de l’innovation (OMPI, 2023), les pays en tête des classements mondiaux sont aussi ceux qui valorisent au mieux l’initiative individuelle et les échanges mondiaux : la Suisse, la Suède, les États-Unis, Singapour. Ces pays concentrent plus de 50 % des dépôts de brevets et de la R&D mondiale, bien qu’ils ne réunissent que 10 % de la population planétaire (OMPI, World Bank).

Plusieurs rapports empiriques (OCDE, Banque Mondiale) démontrent que la concurrence stimule l’innovation en forçant les entreprises à innover pour survivre. Là où l’innovation reste freinée par des barrières institutionnelles ou des monopoles protégés, on observe un retard économique persistant (cf. Stéphane Kasriel, OCDE, 2018).

  • L’indice de liberté économique (Heritage Foundation) est corrélé positivement à la croissance cumulée du PIB par habitant sur 30 ans.
  • La mobilité sociale et professionnelle, favorisée par un marché du travail fluide, renforce la diffusion des progrès technologiques.
  • La circulation internationale des talents et des capitaux accélère l’appropriation des bonnes pratiques et la fertilisation croisée des innovations.

Comparaisons internationales et temporalité de la diffusion technologique

Si l’innovation favorise la croissance, sa diffusion n’est ni automatique ni homogène. L’étude des écarts de productivité et de niveau de vie entre pays avancés et émergents met en lumière le rôle structurant des institutions et des choix de politiques publiques.

Prenons l’exemple de l’adoption de la révolution numérique : dans les années 1990, les États-Unis disposent d’un tissu très dense de start-up, de capitaux-risqueurs et d’une tolérance élevée au risque entrepreneurial, contrairement à des économies plus centralisées. Aujourd’hui, cela se traduit par le leadership mondial de la Silicon Valley dans le cloud, l’IA ou la vapech, alors que l’Europe, bien que pionnière scientifique, peine à convertir l’innovation académique en croissance.

Là où les politiques publiques s’efforcent de privilégier l’investissement dans la R&D privée, la simplification de l’environnement réglementaire et l’excellence des universités, l’innovation se transforme bien plus facilement en croissance – comme le démontrent Israël ou la Corée du Sud.

Toutefois, la diffusion technologique suppose une adaptabilité des systèmes éducatifs, des infrastructures ouvertes, une acceptabilité sociale et parfois des réinventions profondes du contrat social.

L’innovation face aux défis contemporains : croissance, écologie et inclusion

L’innovation n’est pas seulement un moteur de productivité ou de richesses, mais aussi un levier indispensable pour relever les défis de notre temps : réduction de l’empreinte carbone, vieillissement démographique, désindustrialisation, polarisation des emplois.

  • Transition écologique : L’innovation permet de découpler croissance et ressources, grâce aux technologies économes (énergie solaire, hydrogène, gestion intelligente des réseaux). L’intensité carbone du PIB de l’Union européenne a chuté de 32 % sur la période 1990-2020, pour une croissance cumulée du PIB de plus de 60 % (Eurostat : 2022).
  • Cohésion sociale : L’accès aux nouvelles technologies, la généralisation du numérique et de la e-éducation, permettent l’inclusion de publics jusque-là marginalisés, dès lors que des politiques d’accompagnement limitent les fossés de compétences numériques.
  • Compétitivité et souveraineté : L’innovation est désormais liée à la capacité de résilience des sociétés face aux crises globales (pandémies, tensions géopolitiques) : la rapidité du déploiement de vaccins ARNm ou l’adaptation des chaînes logistiques en témoignent.

Dans tous ces domaines, c’est le dynamisme institutionnel, la mobilisation de la société civile et la capacité à intégrer les ruptures qui font la différence entre sociétés innovantes et économies stagnantes.

Encadrer, orienter, ne pas brider l’ordre spontané de l’innovation

Le point de vue libéral ne nie pas la nécessité de cadres publics – droits de propriété, normes de sécurité, investissement dans l’éducation fondamentale ou la recherche de base – mais souligne que, hors situations strictement exceptionnelles, le risque d’un pilotage excessif de l’innovation est de brider la prise de risque, de générer une innovation administrative ou politique peu féconde, et de détourner les ressources rares vers des secteurs protégés, inefficients ou déconnectés des préférences réelles des consommateurs.

Ainsi, nombre de capital-risqueurs ou d’entrepreneurs rappellent que les réussites de demain émergent souvent là où l’on ne les attend pas, à la frontière de la science fondamentale et du marché, dans des environnements permissifs plutôt que planifiés. Ce « désordre » apparent nourrit la diversité des expérimentations et constitue le meilleur antidote à la stagnation séculaire redoutée par des économistes comme Robert J. Gordon.

Perspectives et points de vigilance

Si la dynamique innovation-croissance apparaît historiquement robuste et majoritairement positive, elle doit s’accompagner d’une attention soutenue à plusieurs variables d’équilibre :

  • L’éducation générale et la formation continue, seuls remparts efficaces contre la polarisation excessive des emplois et le risque de décrochement d’une partie de la population face à la révolution numérique;
  • Le maintien de formes saines de concurrence sur les marchés numériques, afin d’éviter la constitution de rentes, de monopoles technologiques ou d’une gouvernance privée excessive des communs informationnels ;
  • L’articulation entre souveraineté nationale et coopération internationale, pour ne pas sacrifier l’innovation à l’autosuffisance ni à la dépendance systématique ;
  • La réinterrogation continue du droit d’auteur et des brevets, qui doivent inciter à l’innovation mais pas freiner sa diffusion ;
  • La capacité à articuler innovations radicales et innovations incrémentales, sources plus discrètes mais souvent plus diffuses de gains de productivité.

Au-delà des cycles et des modes, la capacité d’une société à générer, absorber et diffuser l’innovation conditionne la qualité même de sa croissance, sa résilience sociale et écologique, et son aptitude à préserver les libertés contre l’entropie institutionnelle. C’est à ce foyer d’analyse critique, nourri par la pensée libérale et l’exigence empirique, que nous voulons modestement contribuer.

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