Le cosmopolitisme et son frère ennemi le nationalisme sont deux phénomènes porteurs d’un enthousiasme louable quand il reste authentiquement ouvert mais ils deviennent vite dangereux quand ils se transforment en idéologie fermée.

1- Une expérience personnelle du cosmopolitisme heureux

Ma jeunesse fut marquée par une ouverture précoce et heureuse aux cultures étrangères à une époque ou cela était rare.

Mon père avait lors de son doctorat en télécommunications spatiales fréquenté des personnes de tous les pays développés et aurait probablement débuté sa carrière aux USA si un fonctionnaire communiste de l’observatoire de Meudon, en charge du programme de coopération franco états-unien  n’y avait mis son véto, discrètement mais explicitement politique, exigeant si ce n’est le communisme de la recrue, au moins son socialisme ou, à défaut, au moins son franc-maçonisme, étant donné l’insistance des états-uniens pour la qualité du travail de mon père. Devenu quelques années après l’un des pionniers de l’informatique d’entreprise les plus en vue de France, il travailla en coordination avec un grand fournisseur états-unien. Candidat centriste de droite aux législatives, il défendait une ligne plus états-unophile que le gaullisme ambiant ne le souhaitait.

Ma mère avait débuté sa carrière de juriste d’entreprise dans des sociétés états-uniennes ou bien travaillant avec des technologies états-uniennes, avant de se consacrer à l’éducation de ses enfants. Férue d’histoire des civilisations, elle mobilisa une grande partie des vacances familiales pour nous faire visiter avec intelligence les pays étranger les plus ouverts au tourisme, à une époque ou un tel comportement xénophile était encore rare et vu d’un mauvais œil par une partie importante de la bourgeoisie française préférant ses résidences secondaires en métropole. Incidemment je me liais ainsi d’amitié et parfois d’amour avec de jeunes touristes essentiellement occidentaux et chérissais le souvenir d’autochtones parfois pitoresques ou parfois émérites qui marquaient ma découverte de ces pays.

Connaissant peut être la disposition familiale pour un cosmopolitisme heureux, les professeurs principaux des classes de mon école puis de mon lycée me choisissaient bien souvent pour être le voisin de table des quelques enfants étrangers partageant nos cours, avec qui je me liais volontiers d’amitié. Mon doctorat en informatique et mathématiques, puis ma startup, puis mes fonctions au sein d’entreprises états-uniennes, m’ont permis de travailler avec des personnes de toutes nationalités, incluant non seulement les pays développés mais aussi des pays nouvellement industrialisés ou encore sous développés. Non seulement j’ai gouté au cosmopolitisme heureux mais j’en ai développé un gout prononcé, rejetant les intolérances culturelles sans fondement. Ainsi l’un des deux logiciels de ma startup, s’adressant à un public de chercheurs de tous pays, était fort naturellement documenté en anglais et pas en français. Ainsi les publications scientifiques que j’ai effectuées hors mon université l’ont toutes été en anglais, langue des conférences et revues les plus prestigieuses, et rarement traduites en français. Ainsi l’un de mes quelques ingénieurs fut il flamand. Ainsi je me suis publiquement opposé aux projets de réglementations liberticides prétendant obliger les chercheurs ou les entreprises liés au marché français à tenir leurs réunions, ou à publier leurs documents impérativement en français. Ainsi la découverte de personnes de cultures étrangères a toujours été pour moi une démarche amorcée avec plaisir.

Pour autant je me sens français, ou, plus fortement, européen, c’est-à-dire un occidental imprégné de philosophie chrétienne, enraciné dans l’Histoire dans une perspective longue.

Dans le même temps je découvrais avec perplexité puis observais avec vigilance l’hyper-immigration sud méditerranéenne en France. Ses migrants étaient, comme pour toute migration, parfois de remarquable qualité humaine, parfois de qualité plus incertaine. Plusieurs signes alarmants la différentiait des immigrations intra européennes qui l’avaient précédé. Porteuse de cultures et de comportements éloignées de ceux de la France, elle affichait une envie de s’intégrer parfois excellente, parfois récalcitrante, avec une relation affective à la France parfois émouvante d’enthousiasme, parfois inquiétante d’acrimonie provenant de vielles rancœurs coloniales ou religieuses excités par de gaulois gauchistes. Cette immigration, venue en France avec ou sans amour, pour des raisons économiques ou sécuritaires qui, temporaires, se sont éternisées, engendrait parfois une progéniture déracinée, juridiquement française mais affectivement anti française. Alors qu’un débat serein sur l’hyper immigration s’imposait, respectueux des droits de chacun et de la grande variété des cas individuels, j’ai été frappé par la quasi-interdiction de ce débat dans les années 1980 via l’instrumentalisation venimeuse et fallacieuse de l’ « antiracisme » au service d’une idéologique cosmopolite sectaire, dominatrice et perversement manipulatrice. On en a vu un exemple avec le profond scandale que représente l’hyper promotion médiatique (y compris via les médias de service public en violation de leur obligation légale de neutralité) en faveur de SOS racisme lors de sa création dans les années 1980, alors qu’il s’agissait de notoriété publique d’un sous marin PS  piratant le mouvement beur pour développer un « anti racisme » qui s’est lamentablement avéré à deux vitesses, vice qui s’est atténué depuis sous le poids du scandale. De tels procédés jettent en réalité de l’huile sur le feu. Pire encore, ils prétendent au nom du politiquement correct  empêcher le dialogue franc mais fécond seul à même de faire émerger les vraies solutions nécessaires à moyen et long terme pour apaiser les esprits et apporter la quiétude à laquelle chacun a droit.

Cette idéologie cosmopolite sectaire se drape fallacieusement dans une défense à sens unique de la liberté des un mais pas des autres, diabolisant toute autre approche du droit.  A mes yeux libéraux, elle est tout aussi abusive et dangereuse que les nationalismes sectaires. Il me semble donc important d’étudier plus précisément et plus sereinement la conception de la régulation de l’immigration en Droit Naturel.

2- Le droit naturel et l’immigration

Libéral, je reconnais au droit naturel une légitimité universelle, que ne sauraient transgresser sans injustice les droits nationaux. Pour ceux qui ne sont pas habitués au vocable de droit naturel, rappelons que c’est la construction juridique rationnelle, donc à vocation universelle, respectueuse de la nature humaine. Les droits de l’homme de 1789 en sont un extrait rudimentaire (hélas affaiblis lors de leur rédaction par les jacobins malgré une première version impeccable portée par les libéraux menés par Lafayette).

Français ouvert sur le monde, je déplore les abus idéologiques qui voudraient transformer ce libre bonheur, pour les uns en stérile interdiction nationaliste empêchant les relations cosmopolites légitimes, pour les autres en stérile obligation cosmopolite bannissant du droit, voire de la vie privée, les légitimes préférences relationnelles, culturelles ou économiques d’une population. Ces deux excès idéologiques sont tous deux irrespectueux du droit naturel et de ses libertés fondamentales, comme je vais l’exposer à présent.

Oui, le droit naturel a une valeur universelle. Il s’explore par la raison et protège de l’oppression les être humains et leurs facultés naturelles (penser, circuler, s’exprimer, préserver l’intégrité de son corps, échanger, pérenniser le fruit de son travail, etc.…). Cependant la nature humaine est parfois incomplètement connue. Par exemple c’est, ou ce fut longtemps, le cas de la genèse de la conscience de l’enfant à naître, avec en corolaire la permission ou l’interdiction de l’avortement. De nos jours, on sait que le système nerveux se forme à partir du quatrième mois aussi cela fournit une limite objective raisonnable … si la conscience humaine vient bien du système nerveux, ce qui semble être le cas.

Quand deux libertés fondamentales sont en jeu, sans que la réflexion rationnelle universelle ne parvienne à les départager fiablement, le juge est amené à se pencher sur les préférences subjectives, notamment culturelles, et le législateur peut légitimement consacrer celles-ci dans le droit positif. Hélas dans bien des pays le droit positif a odieusement débordé de ce lit naturel et de ses légitimes rives culturelles, et les libéraux œuvrent pour que de tels abus cessent. Il n’en demeure pas moins que les spécificités culturelles ont, quand elles respectent le droit naturel et affinent ses arbitrages sans les contredire, leur place dans le droit, y compris dans le droit positif. Les électeurs d’une démocratie sont ainsi invités à se prononcer sur de tels arbitrages reposant sur des choix culturels, que ces arbitrages soient légers ou, plus lourds, portant sur la vie et la mort.

De plus l’histoire et la raison nous ont légué des puissances régaliennes démocratiques, sortes de grandes entreprises mutualistes dédiées à la sécurité militaire et à l’arbitrage juridique. Libéral, je leur reconnais bien volontiers ce rôle tant qu’elles en usent avec précaution et, notamment, ne débordent pas de leur lit pour envahir celui de l’économie ou pire encore, celui de la culture et de l’éducation morale. Les démocraties mobilisent légitimement pour leur sécurité l’enthousiasme national de leurs citoyens, éventuellement appelés sous les drapeaux pour contribuer à l’effort de guerre face à d’éventuelles armées ennemies. De même l’art militaire accorde depuis des millénaires et encore aujourd’hui une grande importance légitime à la cohérence d’un territoire et quant à sa géographie et à son peuplement.

En outre les infrastructures publiques nécessaires au développement d’une ville ou une région, quand on ne sait structurellement les financer sur fonds privés, peuvent être légitimement portées par ces entités publiques, en respectant cependant le principe de subsidiarité. Ces infrastructures ont un coût, financé alors au moins en partie par les contribuables, et constituent un capital économique. Ce capital est objectif, si ce n’est dans son chiffrage, du moins dans son existence et sa propriété.

Enfin, une société humaine est un tissu de relations où les convenances culturelles guident la confiance et le bon déroulement des relations, en plus de contribuer à une esthétique. Les membres d’une population peuvent légitimement souhaiter  être principalement en contact avec leurs semblables quand ils circulent au sein de leur espace public. Cela est particulièrement vrai quand la densité d’une population immigrée issue d’une culture tierce est susceptible d’imposer ses mœurs dans de vastes pans de la société d’accueil.

Une population est fondée à faire respecter son droit d’association (et de non association) nationale et ses droit de propriétés. Les quatre observations précédentes montrent qu’il y a des enjeux sérieux et légitimes dans ce respect. Dans le même temps, le droit naturel reconnait la liberté de circuler, de commercer, de s’associer. De ce fait elle reconnait un fondement au droit du candidat à l’immigration, et à ses relations privilégiées parmi les autochtones tels l’employeur ou le logeur. De ce fait, en droit naturel, une population est fondée à réguler l’immigration. Le multiculturalisme porte une légitime obligation de tolérance qui a pour contrepartie le légitime dosage des flux aux frontières.

Aussi une régulation de l’immigration conforme au Droit Naturel devra composer entre, d’une part, les droits à la préférence culturelles, démographiques, ou régaliennes d’une population (ou plus précisément des personnes qui la composent), et d’autre part les droits naturels de chaque candidat à l’immigration, ou des autochtones susceptibles d’avoir une relation plus intense avec lui, tels un employeur, un logeur ou tout simplement un ami. Un tel arbitrage est complexe, à la fois conceptuellement et administrativement. Sa complexité même doit aussi être prise en compte quand on étudie sa pertinence. Voila pourquoi l’immigration légère sera laissée sans forte contrainte et voila pourquoi l’hyper-immigration, dont l’ampleur modifie en profondeur le corps électoral et le paysage humain,  pourra légitimement donner lieu  à une régulation incluant par exemple des quotas ou le paiement d’une licence d’immigration résidente. Il s’agit bien là d’arbitrages de Droit Naturel.

X.DRIANCOURT