Pourquoi l’Union européenne empêche la création de leaders mondiaux capables, ensemble, de rivaliser avec les concurrents des autres continents ? Alors que la Commissaire à la concurrence a donné son veto à l’alliance Alstom/Siemens, la question de la pertinence et de la compétence de l’Union européenne en matière économique paraît remise en cause.

A deux, on est plus fort que tout seul. C’est le dicton qu’a semblé mettre de côté l’Union européenne en refusant tout juste la fusion entre les deux gros européens des trains : le français Alstom et l’allemand Siemens Mobility. Deux grandes entreprises nationales, mais trop petites face aux nouveaux géants de la mondialisation, géants à l’échelle d’un continent.

Ceux-là s’appellent CRRC, China Railroad Rolling Stock Corporation, du côté asiatique. Cet industriel est lui-même né, fin 2014, d’un mariage entre deux conglomérats chinois d’Etat, CNR et CSR produisant wagons et locomotives. CRRC livre 200 trains par an, est déjà implanté en Macédoine et en République tchèque et veut faire de l’Europe un de ses principaux marchés. De l’autre côté, il y a Bombardier, le canadien. Moins gros et plus cher que CRRC, mais avec une réputation sans encombre qui lui permet de résister dans la compétition mondiale. Un concurrent qui mise sur la qualité.

Alstom et Siemens n’auront pas l’occasion de rivaliser ensemble contre leurs concurrents. La commissaire à la concurrence de l’Union européenne s’est opposée à cette réunion, sous couvert de défense du consommateur. La raison invoquée : cette fusion entraînerait des hausses de prix pour l’usager et lui serait donc défavorable alors que la part de marché du nouvel acteur européen l’aurait placé en position dominante.

Rappelons également qu’il s’agit d’un acte II de la fusion. En 2016, les rapprochements avaient été avortés plus tôt, mais l’Europe se montrait déjà frileuse, les entreprises n’avaient pas insisté.

Cette nouvelle décision fait rentrer tout droit la concurrence au centre des préoccupations. Enfin, peut-on dire. Car les textes et arguments juridiques sur lesquels s’est appuyée la Commission pour effectuer sa décision datent de 1990, une époque où la mondialisation était un mot encore abstrait et où la Chine n’appartient pas à l’OMC. Bref, un monde avec des enjeux économiques totalement différents. Un peu dépassé, donc.

« Dans le même temps, le monde a changé », souligne Markus Beyrer, qui est le directeur général de Business Europe. « Ça ne sera plus suffisant de regarder uniquement le marché intérieur européen. Il faut voir aussi la taille d’une façon différente et il faut réfléchir (à une façon) d’être compétitif au marché mondial. » Les acteurs du monde des affaires se placent clairement pour un pragmatisme plus grand de la Commission.

Mais le sentiment d’échec et d’impuissance domine aussi dans la classe politique des deux Etats concernés : « une erreur économique« , qui « va servir les intérêts de la Chine » fustige le ministre français de l’Economie Bruno le Maire, alors que Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, a le sentiment «que les décisions nous échappent ». En Allemagne comme en France, on avait vivement exprimé et à plusieurs reprises une recommandation favorable au mariage à la Commission européenne. La ministre chargée des Affaires européennes, Nathalie Loiseau, s’est promis de « se battre pour les changer ».

Un changement de point de vue à opérer pour la Commission suffirait-il ?

Ou faut-il envisager un changement de fonctionnement.

Le monde des affaires ne parvient pas à comprendre qu’on l’empêche de s’armer pour continuer d’exister. Des règles et des procédures lourdes, il est bon de rappeler que c’est aussi une des raisons qui a poussé le Royaume-Uni vers la sortie. C’est précisément cette Europe contre laquelle ont voté les Britanniques. Une Europe illogique et irrationnelle, s’accrochant à des principes dépassés et empêchant les affaires de se dérouler. Une Europe aussi, à l’encontre de ce pourquoi elle a été fondée et qui a justifié cette union économique et monétaire : l’addition des forces là où l’échelle nationale n’était pas suffisante.