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Les attaques du 13 novembre ont engendré une grande impulsion diplomatique pour la constitution d’une coalition unique contre l’Etat Islamique. Entre le 23 et le 29 novembre, François Hollande s’est lancé dans un marathon de rencontres avec ses partenaires internationaux. De l’Allemagne à la Russie en passant par le Royaume-Uni, panorama d’une refonte diplomatique imposée par l’EI.

Atlantico – Les attaques parisiennes ont accéléré les négociations pour régler la crise en Syrie. Après avoir rencontré ses partenaires dans la lutte contre l’Etat Islamique, quelle forme est en train de prendre la coalition? François Hollande a-t-il atteint son objectif diplomatique?

Svp : aborder la position de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne et des autres pays européens. Quel est leur rôle dans le cadre de la coalition

La recrudescence des efforts diplomatiques, initiée par François Hollande au lendemain des attentats du 13 novembre à Paris, en vue de créer ad hoc une grande coalition anti-Daesh, est géopolitiquement justifiée et moralement irréprochable. Au fond, il s’agit de bâtir, en toute urgence, un nouveau Yalta anti-terroriste, qui transcenderait les dissensions internes entre ses membres au nom d’un but suprême, face à un danger commun qui pèse sur eux tous, à un tournant crucial de l’Histoire.

Néanmoins, force est de constater que cet objectif, parfaitement louable, est loin d’être atteint, à l’heure où nous sommes. Les blocages centrifuges, qui entravent le projet d’une grande coalition, non seulement n’ont pas été enlevés, mais, au contraire, se sont densifiés, notamment à cause de la détérioration des relations entre Moscou et Ankara, à la suite de l’avion russe abattu par la Turquie.

Quant aux positions de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, elles n’ont pas fondamentalement bougé non plus. Certes, David Cameron a musclé le budget militaire de son pays et l’a engagé  dans les frappes contre l’EI en Syrie, soit un petit pas de plus sur le chemin de l’implication britannique au Moyen-Orient ; et la compassion des Allemands à l’égard d’une France meurtrie par les attentats est forte et sincère, mais Berlin n’est toujours pas prêt à lancer son armée en dehors de son territoire national, en arguant des raisons historiques, évidentes pour tous.

Idem pour les autres grands pays européens, qui pourraient jouer un rôle important au sein d’une potentielle coalition (il s’agit, en premier lieu, de l’Italie, de la Pologne et de l’Espagne), qui, tout en se montrant profondément empathiques à l’égard de la France, peinent à passer des discours aux actes.

Atlantico – François Hollande a permis un rapprochement avec la Russie. Toutefois, les récentes déclarations de Vladimir Poutine à l’égard d’Ankara montrent que le pays n’est pas sur la même ligne d’apaisement de la France et des Européens, pour qui la Turquie est avant tout membre de l’OTAN et un acteur décisif sur la question des migrants. Comment François Hollande va-t-il pouvoir gérer ce hiatus?

La visite de François Hollande à Moscou n’a débouché sur aucune inflexion de la position de Vladimir Poutine qui poursuit, lui, imperturbablement ses deux objectifs clés au Moyen-Orient :

–          sauver le régime répressif et liberticide de Bachar Al-Assad, avec lequel il s’identifie, comme si c’était son frère siamois : même logiciel mental, même mode de fonctionnement, avec la seule différence qui réside dans un degré de massacre à l’encontre de son peuple ;

–          saper la solidarité occidentale, en enfonçant un coin entre ses membres : jouer la France, toujours perçue par le Kremlin comme un maillon faible de l’OTAN, contre les Etats-Unis, accusés par Moscou, au-delà de tous les autres maux, d’être responsable de la radicalisation de l’Etat islamique.

Quelle solution pour François Hollande dans cette situation ? Continuer, malgré tout, à négocier, de façon ferme et déterminée, avec la Russie de Poutine pour l’impliquer dans une vaste coalition qu’il appelle de ses vœux, mais sans jamais oublier, ni cacher le gouffre qui sépare aujourd’hui le président russe et les Occidentaux dans leurs perceptions du monde et des valeurs qui les caractérisent. En d’autres termes, toujours garder à l’esprit l’exemple de l’alliance, circonstancielle, des démocraties occidentales avec l’URSS de Staline à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, pour permettre, en agissant ensemble et dans un contexte exceptionnel, de débarrasser le monde de la peste brune. Tout en évitant, en même temps, l’erreur de l’après-guerre, quand l’effacement de l’Occident devant le régime totalitaire soviétique, rehaussé de sa contribution à la victoire sur l’Allemagne nazie, a généré un nouveau danger pour la paix dans le monde, sous la forme de l’expansion du communisme soviétique dans les pays d’Europe de l’Est et ailleurs.

 

Atlantico – En focalisant ses efforts contre l’EI, la France est obligée de se désengager des terrains africains. A-t-elle trouvé des soutiens auprès de ses partenaires européens pour la relayer en Afrique?

Dans ce domaine, la solitude de la France est aussi patente. En l’absence d’une armée européenne commune, et confrontés à d’innombrables défis urgents qui secouent actuellement l’UE, ses pays – membres majeurs persistent, malgré tous les efforts de l’Elysée, à considérer l’engagement militaire français en terres d’Afrique (en Centrafrique et au Sahel) comme des initiatives quasi-privées de Paris qui relèvent, à leurs yeux, des expéditions punitives, dues à un lourd passé colonial de la France dans son « pré-carré » africain, plutôt que d’une stratégie européenne commune, celle-ci étant, au demeurant, absolument inexistante. Contrairement à la France, ses voisins européens ne se sentent pas en guerre. Et la dernière attaque terroriste à Bomako, qui visait l’hôtel Radisson, ne saurait que renforcer leur scepticisme par rapport à l’efficacité des opérations militaires françaises sur le terrain : au bout de presque trois ans d’intenses combats, le Mali représente toujours un foyer de terrorisme non-pacifié.

Atlantico – Comment cette coalition devra-t-elle traiter avec Bachar Al-Assad et pour quel résultat? Sachant que les USA restent intransigeants sur son sujet malgré l’envoi de troupes spéciales au sol.

A mon avis, le départ de Bachar Al-Assad est non-négociable. Celui qui est à l’origine du massacre de son propre peuple, de l’exode, d’une ampleur inédite, de citoyens de son pays vers l’Europe et aussi de la radicalisation de Daesh, qui multiplie ses actes barbares à travers le monde, ne peut, en aucun cas, être une partie intégrante d’une solution stable et durable.

La guerre contre Daesh exige un leadership clair qui manque cruellement aujourd’hui. Certes, François Hollande promet d’éradiquer l’EI, mais tout le monde sait que la France manque de moyens pour mener à son terme victorieux cette guerre qu’elle préconise. Alors que Barack Obama, malgré les moyens dont il dispose, trouve toujours des justifications, en s’abritant derrière sa théorie « leadership by behind », pour ne pas prendre la tête d’une grande coalition internationale pour combattre le mal absolu qui menace la civilisation humaine. Ainsi, après le carnage de Paris, il a évoqué seulement « une intensification de frappes aériennes », et pas un changement de stratégie. Selon lui, la stratégie actuelle anti-Daesh est  « globalement bonne », ce qui s’apparente, à mes yeux, à une séance d’auto-persuasion, car ce postulat d’Obama est contredit par la réalité du terrain et constitue par conséquent une contre-vérité qui ne peut que repousser les échéances.

Dans ce puzzle au Moyen-Orient qui se complexifie chaque jour davantage et devient, manifestement, inextricable, nous avons vraiment besoin d’une vision churchillienne,  distruptive, audacieuse et innovatrice, en rupture claire et assumée avec une gestion diplomatico-technocratique, à la solde des égoïsmes nationaux qui se juxtaposent.

Dois-je rappeler qu’aux moments les plus noirs de l’Histoire, Winston Churchill, s’adressant à son peuple et au monde tout entier, n’a pas parlé d’une simple « intensification » d’une stratégie déjà existante, mais de l’impératif  d’une politique radicalement nouvelle : « mener la guerre en mer, sur terre, dans les airs avec toutes nos forces que nous avons », dont le seul but, « formulé en seul mot », était la « victoire, victoire à tout prix, victoire malgré toute la terreur qui s’abat sur nous, victoire quelles que soient la longueur et les difficultés du chemin qui mène à elle ».

Je suis persuadé que cette grandeur de vue, adaptée au monde d’aujourd’hui, est la seule capable de casser la quadrature du cercle dans laquelle s’enfoncent actuellement les négociations sur la Syrie.