Peut-on dire que le financement du terrorisme est la pierre angulaire de la lutte contre le terrorisme?

Pierre Conesa : La question de la lutte contre le terrorisme par son financement est apparue parce c’est ce qu’on sait faire contre la fraude financière, mais ce n’est plus la question centrale. Le 11 septembre seul et unique cas d’attentat de cette ampleur coûtait cher. L’argent du terrorisme, ce n’est pas de l’argent sale. C’est au contraire de l’argent propre qui devient sale. La plupart du temps, un donateur musulman donne à une association mais il ne sait pas où va l’argent.

C’est d’autant plus dire difficile d’interdire, que le don peut partir d’une intention louable. Et plus difficile à contrôler. De toute façon, on a basculé surtout depuis la fin de Daech, vers de l’endoterrorisme, local, plus soft et meilleur marché. Les financements ne sont plus aussi importants et aussi détectables. C’est au moment du passage à l’acte qu’on sait qu’il y a eu de l’argent qui a servi à ça. On est dans des attentats qui ne coûtent rien, à Nice il a suffi de louer un camion. Et puis les terroristes sont aidés d’une logistique de réseaux dormants qui vivent dans la légalité en France : prêt de voiture, de logement qui ne connaissent pas ou ne veulent pas connaitre la finalité. Leur logique est de rester dans la légalité.  La question n’est en fait pas économique. La question du financement masque la question de l’idéologie, question essentielle. Il y a une volonté de lutter contre le terrorisme sans toucher à des intérêts essentiels et en particulier sans toucher à l’Arabie Saoudite. Il y a une fondamentale hypocrisie sur le sujet.

Quel état des lieux peut-on faire aujourd’hui, de la lutte contre le terrorisme ?Quelle doit être la priorité de la lutte contre le terrorisme, si elle n’est pas financière ?

Pierre Conesa : Il n’y a pas de moyen, par le biais de l’argent, de lutter contre le terrorisme. Il y a un moyen par la loi en revanche. Les lois françaises sont très protectrices des libertés individuelles : un imam qui tient un discours salafiste (raciste, misogyne, antisémite, homophobe), on a longtemps excusé en expliquant que c’est de la « liberté de conscience ». A Marseille, il a fallu 6 mois pour expulser un imam salafiste. La justice attend des preuves souvent classées Secret Défense) sinon la poursuite est annulée. Quand on expulse un citoyen algérien et que l’Algérie ne veut pas lui, il n’y a pas d’issue, la France doit le garder.

Autre révision indispensable : le droit d’asile. Un réfugié est poursuivi par son gouvernement pour des raisons raciales, ethniques, voire terroristes… Il a le droit de demander asile en France. Mais on s’est trouvé, dans les années 60, face à des gens qui étaient persécutés par les GIA, Groupes Islamistes Algériens, donc pas par le gouvernement officiel. Eux, on n’a pas pu les accueillir. Mais on pouvait accueillir les islamistes, persécutés par le gouvernement en place et qui se sont d’ailleurs installés par exemple dans le quartier de Nice l’Ariane. Le juridisme est idiot, drapé dans des principes. On est dans une situation qui demanderait une adaptation du droit et de la jurisprudence pour lutter contre les cellules dormantes. La déchéance de nationalité existe dans le code civil(trafic de drogue et action armée contre les forces françaises) Alors, quand Hollande lance un débat sur ça alors que la possibilité juridique existe, c’est n’importe quoi.  

Justement, quelle est la part de responsabilité des politiques dans cette situation ? 

Pierre Conesa : Le système politique n’a pas pris la mesure de la dangerosité de ce qu’on vit, on nie les réalités. Le pouvoir politique a été d’une frilosité et d’un manque de courage absolu. Il y a eu des rapports dans les années 88-89 sur la poussée du salafisme, transmis au Premier ministre, au Président de la République, mais ils ont été abandonnés pour cause d’élections ou d’autres priorités. Mon rapport remis fin 2014 sur la contre-radicalisation demande d’arrêter de se masquer derrière des principes de réfugiés, droits de l’homme détournés de leur objet. Le véritable phénomène sociologique, c’est l’intégration de la communauté de culture musulmane qui demande qu’on la différencie du salafisme.

Le politique ne veut pas prendre ses responsabilités

On a une politique répressive sous-formatée par rapport au risque. Coulibaly, qui a commis l’attentat de l’Hyper Cacher, avait seulement un bracelet électronique alors qu’il était soupçonné d’avoir organiser l’évasion d’un dangereux terroriste algérien. Il a donc commis ses meurtres avec son bracelet au poignet!Aujourd’hui, on n’a aucune ligne. Il faut se rendre compte que, les 280 morts des attentats de Paris, ce n’est pas Poutine qui en est responsable, c’est l’Arabie Saoudite. Le politique ne veut pas prendre ses responsabilités. On ne veut pas qualifier le problème pour sa gravité et ses origines. On peut comprendre qu’un juge dise qu’il ne peut pas prononcer de peine puisqu’il n’a pas des éléments de preuves, puisque que ce sont des éléments classés secret défense. Il suffit d’habiliter les juges à traiter des éléments classés défense. Depuis 2001, en Europe, il y a eu près de 110 attentats. On aurait largement eu le temps d’agir. 

En faisant quoi par exemple ?

Pierre Conesa : On est dans un système où la victimisation est un acte politique extrêmement puissant. Les musulmans, les juifs… C’est là que le politique est lâche, il faut accuser ces assassins d’être des salauds. Mais il faut une parole politique forte et équilibrée. Il faut répéter que la France est laïque et qu’elle ne peut pas être victime de telle ou telle communauté. Un journaliste algérien me disait que si on veut empêcher que des types partent en Syrie pour être totalement égalitaire, il faut faire une loi interdisant les citoyens français d’interdire d’aller se battre sur les territoires dépendants des résolutions de l’ONU. Mais cela signifierait que les juifs français qui vont faire leur service militaire en Israël n’aillent pas le faire dans les territoires occupés, sauf que ça créerait d’autres problèmes, donc on ne fait rien.

Les entreprises ont-elles un rôle à jouer, avec le numérique et les réseaux sociaux où le terrorisme peut proliférer? Est-ce leur rôle ?

Pierre Conesa : Elles peuvent jouer un rôle mais disons que la tradition américaine et française sont très différentes. Au niveau de la sociologie aussi. Les Etats-Unis ont 1% de musulmans dont la moitié sont des convertis, ce n’est donc pas le même genre de profils.  Trump protège les GAFA pour des raisons économiques. Va-t-on réussir à faire suffisamment pression sur les GAFA pour censurer? Ce n’est pas la tradition américaine.