Interview de Jan-Ole Gerster réalisateur de LARA JENKINS, en salle le 26 février.Informations supplémentaires sur www.kmbofilms.com/lara-jenkins

Après avoir écrit vous-même Oh Boy, pourquoi avez-vous choisi le scénario de Blaz Kutin comme base de votre deuxième film ?   
  C’est un scénario assez ancien, écrit il y a plus de dix ans, qui avait déjà une certaine notoriété : il a fait partie du Torino Film Lab, la bourse au développement du Festival de Turin – c’est là que j’ai rencontré son auteur, Blaž Kutin, qui est devenu un ami. Il a aussi remporté un prix d’un Fonds culturel de l’Union Européenne ; et au Festival Premiers Plans d’Angers, il avait attiré l’attention de Jeanne Moreau, qui l’avait beaucoup aimé 

  À force d’entendre tout ça, j’ai demandé à le lire, et l’histoire et le personnage m’ont plu au point que j’ai décidé d’en faire mon deuxième long-métrage. À l’époque, l’histoire se passait à Ljubljana, puisque Blaž Kutin est slovène. Mais ses qualités me paraissaient universelles, elle aurait pu se passer n’importe où. Je l’ai légèrement adaptée pour la société allemande, avec Berlin comme décor. Mais l’ADN du script est toujours là. Les quelques changements ont plutôt eu lieu, comme souvent, au montage.

 Il s’agit à nouveau de raconter une journée dans la vie du personnage principal…  
  C’est une coïncidence ! Je ne recherchais pas la même structure et le scénario a été écrit bien avant Oh boy. Je me suis d’ailleurs posé la question : est-ce que c’est un problème ? Mais l’histoire me paraissait si bonne et si différente que cette similarité de structure n’était pas une raison suffisante pour renoncer au projet. Depuis, on m’a même suggéré d’en faire une trilogie : un troisième film sur une personne, un jour, à Berlin ! L’idée me plaît bien !    C’est vrai que j’aime cette façon de raconter une vie en une seule journée. Comment une grande histoire s’écrit à travers de petits faits – et c’est le cas du destin de Lara. La vérité d’une vie se révèle « en passant » (en français dans le texte). J’appréciais la douceur et la subtilité de ce scénario, le fait qu’il n’impose aucune interprétation, qu’il reste très ambigu sur les personnages et les situations – c’est ce qui en fait un bon scénario. Un regard sans pathos sur la comédie humaine, ainsi qu’un humour assez subtil. Blaž et moi partageons une même approche du cinéma.  

Vous avez dit vous sentir proche du personnage de Lara. En quoi ?   
  J’admire les gens consumés par une passion, et, en même temps, il n’y a rien de plus pénible que de ne pas pouvoir vivre cette passion. J’ai été confronté à ces questions : quand je suis allé à l’école de cinéma, j’étais comme Lara, si bouleversé par le cinéma, dans un tel état d’admiration, que c’était alors la chose la plus importante de ma vie. Et je me demandais parfois : et si ça ne marche pas ? Et si je ne suis pas assez bon, si mon premier film est un échec, si l’expérience devient amère ? J’ai même pensé qu’il était préférable de ne pas s’y risquer. Heureusement, j’ai compris qu’il n’y a qu’une chose pire que l’échec, c’est de n’avoir rien tenté. C’est comme ça que j’ai écrit Oh boy. 
 La mère dans Lara Jenkins, le père dans Oh boy : il ne fait pas bon être parent en Allemagne…
  Vous pensez que c’est spécifiquement allemand ? Il y a curieusement un autre film allemand, L’Audition, qui vient de sortir en France, dont le thème n’est pas très éloigné de celui de Lara Jenkins. Mais, quand même, Toni Erdmann, c’est un père plutôt marrant, non ? Ma mère a vu Lara Jenkins, mais elle ne pouvait absolument pas le prendre comme une critique contre elle : c’est une femme chaleureuse, aimante, qui m’a toujours soutenu. Elle est le contraire absolu de Lara. En revanche, quand mon père a vu Oh boy, c’était une autre histoire…    Il y a un film que j’ai beaucoup regardé en préparant Lara Jenkins, c’est Sonate d’automne, d’Ingmar Bergman. Un autre personnage de mère narcissique et pianiste. Il y a dans ce film une pureté qui me fascine. Bergman a beaucoup traité la relation parent-enfant, je ne crois pas ce que soit un sujet typiquement allemand !   
Corinna Harfouch, qui joue Lara, a-t-elle vu Sonate d’automne ?   
  Elle l’a joué au théâtre. Corinna n’est pas qu’une grande actrice de cinéma. En Allemagne, elle est également célébrée pour son travail sur scène avec le Deutsches Theater. Elle a joué plusieurs textes de Bergman : en ce moment, elle joue dans une adaptation de Persona. D’ailleurs, je l’ai vue dans beaucoup de films, mais c’est en la voyant au théâtre qu’est né le désir de travailler avec elle. Elle jouait Arkadina dans La Mouette, de Tchekhov, un autre personnage de mère narcissique qui rudoie son fils.    Quand j’ai lu le scénario de Lara Jenkins, deux ou trois ans plus tard, cela m’a paru évident qu’il était pour elle. Si elle avait refusé, je crois que j’aurais renoncé au film. Je lui ai envoyé le scénario et une lettre, puis nous avons déjeuné ensemble, bu beaucoup de vin blanc. Quatre heures plus tard, il était clair que nous ferions le film ensemble.   

Comment avez-vous préparé le rôle avec elle ?   
   Nous avons décidé ensemble que nous ne voulions pas complètement comprendre Lara, il fallait qu’elle garde ses zones d’ombre, ses secrets. Nous avons refusé toute approche psychologique. Nous avons beaucoup parlé, mais davantage de notre vision du travail, de notre relation au succès et à l’échec, des relations parents-enfants en général : elle a deux fils, l’un a l’âge de Viktor dans le film, il est lui aussi comédien… Trouver le costume du personnage, notamment son manteau, a été un pas important. Comprendre également le principe esthétique du film, tourné en caméra posée, avec des cadres très fermés

  Le film n’a malheureusement pas pu être tourné dans l’ordre du récit, donc nous avons parlé en amont de l’évolution du personnage, de son ouverture progressive. C’est quelqu’un que l’on découvre sur le point de se suicider, mais voilà que quelques heures plus tard, elle retourne à son ancien travail, tente une sorte de réconciliation avec ses anciens collègues…  

Comment résumer le parcours de Lara ?   
  Je pense qu’il s’agit d’une acceptation : accepter qu’elle ait pu se tromper sur ses décisions pendant toutes ces années. Et pour quelqu’un qui a cru en sa vérité pendant quarante ou cinquante ans, accepter son erreur, en une seule journée, c’est énorme ! Ce jour-là, le visage qu’elle offre au monde, sa façade, se craquèle. Pour moi, elle a toujours été une combattante, qui a voulu avoir le contrôle de ses choix de vie. L’émancipation et la révolte de son fils prouvent qu’elle avait tort. Sa journée va encore être un combat, mais qu’elle va perdre. 
 Comment définir la relation entre Lara et son fils ?
  C’est presque une relation pathologique, elle en a fait un fils « à sa maman ». Elle l’a rendu incapable d’autonomie. Il y a ce phénomène connu où les mères aiment tellement leurs enfants qu’elles les rendent malades pour pouvoir davantage s’occuper d’eux. Viktor est longtemps resté dépendant d’elle, d’ailleurs, quand commence le film, cela fait assez peu de temps qu’il l’a quittée.    C’est un phénomène fréquent, dans la musique comme dans le sport : si vous sacrifiez votre enfance et votre adolescence pour une pratique intensive, vous devenez asocial, vous êtes perdu dans la vraie vie. Le pianiste Igor Pogorelich, par exemple, a fini par épouser sa professeure de piano, qui était beaucoup plus âgée que lui. Il ne savait pas vivre sans elle. Lara a créé un environnement surprotecteur. Elle s’est rendue indispensable. Très concrètement, je vis près d’un parc où des enfants jouent au foot et au basket, et je suis toujours troublé par l’attitude des parents, qui crient sans cesse sur leurs enfants.

Ils ont les meilleures intentions du monde, mais celles-ci peuvent être néfastes  J’ai fait des recherches, j’ai parlé à des pianistes, connus ou pas. Le choix du professeur est capital : je sais que certains professeurs allemands ont des élèves venus du Japon ou d’autres pays lointains. Parfois, c’est la famille entière qui s’installe en Allemagne. C’est un monde très bizarre, assez hermétique. Et ça se décide très tôt : on peut déceler dès l’âge de six ou sept ans la possibilité d’une carrière de pianiste. Confronté à cette possibilité, soit l’enfant s’y consacre entièrement, soit il abandonne. Il n’y a pas de voie médiane. Je me rappelle aussi une conversation avec un pianiste qui me racontait son parcours, ses années de formation. Et puis plus tard, dans la conversation, j’ai parlé d’une chanson de Bob Dylan. Il m’a regardé : qui est Bob Dylan ? Bob Dylan ne faisait pas partie de son univers.  

 Pensez-vous que Lara a raté sa vie à cause de son professeur de piano ?   
  Oui et non. Si vous êtes une personne qui doute, vous écouterez quiconque confirme vos doutes. Je crois que Lara pensait qu’elle n’était pas assez talentueuse pour faire carrière, et qu’elle était à la recherche de quelqu’un qui confirmerait cette impression. Et c’est tombé sur son professeur. Ce n’est certes pas un type très sympa, mais Lara est responsable de son propre échec. 
  Les rapports de Lara avec sa mère ne sont pas simples non plus. Je crois que tout problème non résolu à l’intérieur d’une famille est transmis aux générations qui suivent. Jusqu’à ce que quelqu’un s’empare du problème et le règle. C’est ce que dit le film : si vous ne parvenez pas à triompher de vos propres traumas, vous les imposerez à vos enfants. Et dans ce domaine, l’Allemagne est sans doute un cas un peu spécial : nous avons une relation particulière avec les générations qui nous précèdent, ou disons que leurs blessures ont un statut très spécial, lié à un fort sentiment de culpabilité.
Pourquoi Lara quitte-t-elle la salle de concert avant la fin ?    
  Je pense qu’elle part parce qu’elle comprend qu’elle a perdu son fils. Quatre heures plus tôt, elle a essayé de le convaincre que sa composition n’était pas assez bonne pour être jouée. Mais, pour Viktor, c’est une question de vie ou de mort. C’est comme la relation toxique entre deux personnes qui s’aiment et se blessent sans cesse l’une l’autre, jusqu’à ce que l’un des deux ait le courage de rompre. C’est ce qui se passe : elle réalise qu’elle a perdu son fils, le cordon ombilical entre eux est tranché. Viktor se réinvente lui-même ; l’idée de devenir compositeur, c’est sa façon d’être une personne autonome, et non plus une invention de sa propre mère. En quittant la salle, Lara s’échappe aussi de la réalité, c’est un geste hautement irrationnel.  

Avait-elle raison sur la création de Viktor ?    Peu importe. L’important est que Viktor ait composé ce morceau et le joue. D’ailleurs, Lara en a pointé quelques défauts, mais plus tard, quand le critique musical vient voir Viktor, il dit à peu près la même chose qu’elle, cette fois d’une façon positive. Je crois que c’est la nature même de l’œuvre d’art : quelqu’un aime un élément dans un film, une toile, un roman, et c’est ce même élément qui fait que d’autres vont les rejeter ! Le critique est joué par notre compositeur, Arash Safaian : comme sa musique est critiquée par Lara, je voulais lui donner l’occasion de se défendre !  

Le film est traversé par un esprit assez absurde. Comment avez-vous insufflé des doses d’humour dans cette histoire ?  
  L’humour était déjà présent dans le scénario, mais c’est vrai qu’un autre metteur en scène aurait pu en tirer un film 100% dramatique. Cela fait partie de ma vision du monde. Deux policiers viennent faire une perquisition, mettent un appartement sens dessus dessous, mais tout à coup, l’un d’entre eux s’adoucit, remarque un piano, se met à jouer, pas très bien, La Lettre à Élise. Et vous pouvez imaginer ce policier, quand il était adolescent, torturé par son prof de piano. C’était déjà dans le scénario, et je trouve ça drôle, émouvant, et universel : quiconque a touché un piano a joué ce morceau.    Nos existences sont faites de ces petits moments paradoxaux. Corinna est une grande actrice dramatique, mais elle est aussi très forte dans la comédie, et c’était important qu’elle regarde parfois le personnage avec un certain humour, c’était aussi une façon de le rendre plus authentique et plus accessible.

L’utilisation de la chanson de France Gall, Il jouait du piano debout, est aussi très amusante – a fortiori pour le public français…   
  J’espère que les Français le prendront bien ! J’aime beaucoup cette chanson, et plus largement les chansons de France Gall de cette période. Le film raconte quand même la révolte d’un pianiste, donc thématiquement la chanson me parait juste ! Dans le scénario, le titre de la chanson n’était pas précisé, mais il y avait un morceau pop à chaque apparition du voisin : il fallait montrer qu’il venait d’un monde complètement différent, qu’il n’y avait pas plus éloigné de Lara que lui. J’aimais bien cette idée que la chanson finisse par infuser l’esprit de Lara, ce n’est plus une ritournelle pop ordinaire…   Le film s’achève par cette chanson. C’est une manière de le terminer de façon positive. Elle est liée au voisin, qui est la seule personne prête à prendre Lara telle qu’elle est, à l’accepter toute entière. C’est peut-être le seul personnage qui la supporte, voire qui l’aime bien ! Et c’est aussi une manière de finir sur une possible amitié entre eux. S’il y a une chose que j’aimerais pour Lara, c’est qu’elle ait un ami, quelqu’un avec qui elle prendra de temps à autre une tasse de thé. Elle mérite ça, quand même !