alexandre_optFlorence Andoka : Le concept d’Art Brut, tel qu’il a été forgé par Dubuffet, fait-il sens pour vous ? Cette idée vous semble-t-elle encore opérante dans le contexte artistique contemporain ?

Alexandre Donnat : Je me reconnais dans cette dénomination parce que je collectionne comme un artiste brut, je n’ai pas appris l’histoire de l’art avant de collectionner des œuvres, l’intuition est mon bagage. Même si par la suite j’ai fait mes classes, ouvert quelques ouvrages, je sais tout de suite si un travail me transcende ou non. Je suis aussi fasciné par l’artiste en tant qu’individu, sa façon de procéder, son univers, sa manière de vivre. C’est toujours dans l’instant que je décide d’acquérir une œuvre.

FA :Dans les expositions d’Art Brut, la biographie des artistes est toujours mise en avant, comme si l’œuvre était toujours le reflet d’une existence le plus souvent en marge. Dans d’autres domaines de l’art le lien avec la vie du créateur n’est pas affirmé avec autant de force. Qu’en pensez-vous ?

DA : On découvre aujourd’hui les tendances politiques du Corbusier, mais dans le fond ça ne m’intéresse pas vraiment. On sait bien que tous les hommes ont un côté sombre. Les artistes ne me servent pas de guide. Cependant deux hommes ont beaucoup compté dans mon adolescence et ce sont eux qui m’ont initié à l’Art Brut.

FA :Comment a démarré votre collection ?

DA :J’avais quinze ans et j’ai rencontré deux prêtres, Bernard Coutant et Pierre Callewaert. Le premier était très ami avec Gaston Chaissac et le second a travaillé chez Utrillo. Ces deux prêtres se sont rencontrés au séminaire où ils étaient un peu à part parce qu’ils peignaient ce qui était mal vu à l’époque. L’Abbé Coutant est mort en 2008, mais je vois encore Pierre Callewaert qui vit reclus et avec qui j’ai des conversations passionnantes sur l’art, il est très au prise avec l’actualité artistique parce qu’il est abonné à des revues internationales.

Dans ma collection il y a des toiles de Callewaert et c’est cet homme qui m’a offert ma première œuvre, une toile de lui qui représentait une vue de Montmartre avec des nuances de bleu prussien. C’est au cours d’un entretien croisé avec plusieurs collectionneurs dont Antoine de Galbert réalisé par Françoise Monnin, rédactrice en chef d’artension, que j’ai pris conscience que j’étais collectionneur. J’ai toujours collectionné des choses, des cailloux lorsque j’étais enfant, plus tard des timbres, des objets militaires, des images religieuses.

Ma collection d’art s’est constituée de différentes manières. Par des achats mais pas seulement, il y a eu beaucoup de transmission de la part des artistes. Parfois c’est aussi passé par des échanges de services, notamment dans le quartier Beaubourg où de nombreuses vieilles dames avaient récupéré des toiles de Jaber qui aimait bien les femmes. L’homme est bien connu dans le quartier, il a notamment donné de petits spectacles sur le parvis parce qu’il est aussi saltimbanque, il aura bientôt quatre-vingt ans et fait partie des maîtres de l’Art Brut. J’ai beaucoup accumulé de pièces, il m’en fallait toujours plus. L’imagerie assez gaie des toiles de Jaber me fascine, on retrouve toujours les mêmes symboles, des petites souris, des poissons, des fleurs, des figures…

FA : Est-ce qu’il y a des thèmes qui structurent cette accumulation frénétique d’oeuvres ?

DA :L’accumulation est névrotique, cela m’échappe, comme un manque à combler. Il n’y a pas de thèmes structurants mais c’est mon intuition qui donne une cohérence à l’ensemble. Cependant, aucun médium n’est privilégié.

FA : Vous avez également des photographies ?

Oui j’ai des photographies, mais pas forcément d’artistes bruts. J’ai des clichés de TXO dont j’aime beaucoup l’univers, notamment une reprise du Syndic des drappiersde Rembrandt. C’est un artiste savant mais très en marge du système. J’ai également regroupé des photos anciennes d’anonymes, sur la corrida notamment.

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