En 1994, le vote en faveur de l’extrême droite s’élevait à 7,7% des voix ; il atteignait 8,1% dix ans plus tard – son record à ce jour –, et 6,6% en 2009. Ces résultats s’expliquent en partie par le mode de scrutin proportionnel en vigueur pour la désignation des députés européens qui permet en effet une expression plus accentuée des mécontentements.

Les résultats des derniers scrutins au sein des Etats membres et les enquêtes d’opinion témoignant d’une hausse de la méfiance à l’égard de l’Union européenne le montrent : les partis d’extrême droite pourraient réaliser une percée aux prochaines élections européennes. Ainsi, ils pourraient arriver dans le peloton de tête du scrutin en France (FN) et au Royaume-Uni (UKIP), ou recueillir un grand nombre de voix en Autriche (FPÖ), en Grèce (Aube dorée), en Italie (Ligue du Nord), en Finlande (Vrais Finlandais) et aux Pays-Bas (PVV).

Les élections européennes des 22-25 mai prochains devraient donc conduire à un renforcement de la représentation de l’extrême droite au parlement de Strasbourg. Selon les prévisions, à deux mois du scrutin, cette tendance politique pourrait leur permettre de gagner environ 30 députés supplémentaires (elle en compte 47 actuellement). Car si beaucoup de partis devraient enregistrer une hausse, les 12 Etats membres susceptibles d’envoyer des députés d’extrême droite au Parlement européen sont de  » petits  » pays qui possèdent un faible nombre de sièges (13 sièges pour la Slovaquie, la Finlande, le Danemark ; 17 pour la Bulgarie ; 18 pour l’Autriche). Parmi eux, seuls la France, le Royaume-Uni et la Pologne possèdent plus de 50 sièges à Strasbourg. Selon les enquêtes d’opinion, dans l’Hexagone, le FN pourrait remporter une quinzaine de sièges (soit cinq fois qu’il n’en possède à ce jour) ; l’UKIP pourrait doubler son nombre de députés (de 9 à 20). Le PVV pourrait obtenir 5 sièges aux Pays-Bas, la Ligue du Nord, le Jobbik et le FPÖ 4 sièges chacun et le Parti du peuple danois (DP) et Pour l’ordre et la justice (TT) en Lituanie, 3 (voir annexe).
La décision le 26 février dernier de la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe de supprimer l’obligation pour un parti de recueillir au moins 3% des suffrages pour obtenir des députés à Strasbourg pourrait également permettre au Parti national-démocrate (NPD) d’entrer au Parlement européen.

L’extrême droite a, à plusieurs reprises, tenté de se regrouper au Parlement européen. Entre 1984 et 1989, le groupe des droites européennes, dirigé par Jean-Marie Le Pen, a rassemblé 17 députés issus de 4 partis. Dissous en 1989, le groupe des droites européennes lui a succédé entre 1989 et 1994 (17 députés de 3 Etats membres) encore dirigé par Jean-Marie Le Pen. Enfin, en janvier 2007, Identité, tradition, souveraineté a regroupé 23 députés issus de 7 pays mais le groupe s’est dissous au bout de quelques mois à la suite de dissensions entre Alternative sociale (AS) et le Parti de la grande Roumanie (PRM).Il est donc difficile pour des partis nationalistes de s’unir au niveau supranational.  » Au niveau européen, les eurosceptiques ne sont pas vraiment la somme de leurs partis  » indique Paul Taggart, professeur de sciences politiques de l’université d’Essex. Sur le site Vote Watch qui rend publiques les données des présences, des votes et des activités des députés européens à Strasbourg, on peut constater que le taux de participation et surtout de cohésion des élus d’extrême droite est plus faible que celui des autres partis au sein du Parlement : 48,9% en moyenne pour Europe, libertés et démocratie (ELD) pour 83,1% en moyenne (94,6% pour le groupe des Verts/Alliance libre européenne (ALE) et 92,5% pour le Parti populaire européen, PPE). Les partis d’extrême droite possèdent chacun leur propre agenda ; leurs votes diffèrent sur de nombreux enjeux et ils ne se rejoignent que sur quelques questions spécifiques comme l’immigration ou l’intégration européenne. Leurs divisions, leur désorganisation, leur manque de discipline et de position commune sur l’avenir de l’Europe les empêchent de s’accorder sur un programme politique.

Il y a quelques semaines, les partis nationalistes ont indiqué qu’ils ne présenteraient pas de candidat commun à la présidence de la Commission européenne. Le traité de Lisbonne oblige en effet le Conseil européen à tenir compte des résultats des élections européennes lorsqu’il choisira la personnalité qu’il souhaite voir accéder au poste de président de la Commission ; le candidat du Conseil sera ensuite soumis au vote des parlementaires[25].  » Nous ne nous abstenons pas de présenter un candidat parce que nous manquons de personnes compétentes mais parce que nous ne voulons pas tromper les citoyens. Il n’existe pas de liste européenne ou de candidat européen pour lequel les gens peuvent voter. Il ne s’agit que d’une recommandation que le Conseil n’est pas tenu de suivre. Nous ne voulons pas prendre part à cette démocratie fausse et malhonnête  » a déclaré le député européen Franz Obermayr (AT, FPÖ) pour justifier ce choix[26]. Il semble toutefois que ce sont bien les querelles d’ego qui ont empêché la désignation d’un candidat.

Le vote en faveur de l’extrême droite aux élections européennes et la volonté d’union de cette tendance politique ne sont pas choses nouvelles. En revanche, la capacité de certains partis d’extrême droite, en raison de l’évolution de leur positionnement idéologique (discours social et protectionniste et défense de l’Etat-providence et des principes d’un vivre ensemble européen – tolérance, liberté d’expression, égalité des sexes et émancipation des femmes, pluralisme, laïcité, etc.), à fédérer les mécontentements est à ce jour inédite. En outre, la démarche plus pragmatique de ces partis en quête de pouvoir pourrait leur permettre de taire certaines de leurs dissensions idéologiques, en valorisant ce qui les rassemble.

L’augmentation du nombre de leurs députés lors des élections de mai prochain devrait inciter les partis d’extrême droite à davantage s’engager au parlement de Strasbourg qu’ils utilisent plus souvent comme une tribune qui leur permet de se faire entendre et de s’opposer que comme un espace de travail et de proposition.

Le renforcement probable de l’extrême droite, conséquence de la dispersion des votes, habituelle aux élections européennes, ne doit pourtant pas conduire à surestimer son impact sur les équilibres politiques du futur Parlement européen. Il aurait néanmoins comme conséquence de pousser le Parti populaire européen (PPE) et les Socialistes & démocrates,(S&D) voire l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ALDE) et Les Verts/Alliance libre européenne (ALE), à constituer des grandes coalitions de manière encore plus fréquente afin d’obtenir des majorités.