L’église catholique est en souffrance. La révélation des abus sexuels, abus de conscience, abus de pouvoir commis par de nombreux prêtres et religieux en divers points du monde fait peser sur le clergé une lourde suspicion. La situation de l’Eglise de France est certes moins désastreuse que celle des églises d’Irlande, des Etats Unis, du Chili, d’Australie, mais même chez nous, des hiérarchies épiscopales ont été trop souvent tentées de cacher les faits et de sous-estimer la souffrance des victimes.
              La situation est aujourd’hui si grave que le pape François a éprouvé le besoin d’en prendre à témoin, dans une Lettre au Peuple de Dieu (du 20 août 2018), l’ensemble des fidèles. Un fait sans précédent dans l’Eglise ! Ce n’est plus seulement à ses frères dans l’épiscopat que le pape s’adresse, comme il en va dans une encyclique, mais à l’ensemble des catholiques et même des chrétiens. « L’ampleur et la gravité des faits exigent que nous réagissions de manière globale et communautaire » écrit-il et il ajoute : « Il est impossible d’imaginer une conversion de l’agir ecclésial sans la participation active de toutes les composantes du peuple de Dieu ».

Pour le pape, la source du mal se trouve dans le cléricalisme, cette manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Eglise. De quoi s’agit-il exactement ?

Pour échapper aux injonctions d’un Etat devenu intrusif, les théologiens avaient forgé dès le Moyen Age le concept d’Eglise comme « société parfaite », c’est-à-dire n’ayant pas besoin d’autre fondement que celui qui lui vient directement de Dieu. Il en résultait une conception dualiste de l’Eglise entre église enseignante et église enseignée, les clercs s’y trouvant placés sur un piédestal, en quelque sorte sacralisés et de ce fait insoupçonnable. Certains ont même pu croire que cela garantissait l’Eglise de toute faute ou acte criminel, d’où leur volonté de préserver à tout prix cette image, alors même qu’ils avaient connaissance de fautes et en connaissaient les victimes, perçues alors comme des témoins gênants, voire des ennemis. Le statut spécifique du prêtre, personne sacrée, n’était pas pour faciliter les choses, d’autant que les abus sexuels étaient le plus souvent commis au sein d’une relation e confiance mettant en cause des personnes encore jeunes ou fragiles qui avaient elles-mêmes beaucoup de peine à comprendre ce qui leur arrivait.

C’est tout cet ensemble de relations de connivence, d’habitus, de comportements complaisants, de hiérarchies corporatistes se validant entre elles que le pape François englobe sous le vocable de cléricalisme. Il y voit le produit « de petites élites engendrant une scission dans le corps ecclésial… une attitude tendant à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple ». Et pour lui, la réponse devient simple : « Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique à toute forme de cléricalisme ». Mais la tentation de cléricalisme est vivace et suit le clergé comme son ombre. La perspective du pouvoir dans une société masculine attire également des hommes appartenant à des groupes à risque et le phénomène se nourrit alors de lui-même. Dans ces conditions, comment sortir de ce cléricalisme qui gangrène à des degrés divers les Eglises du monde entier.

Le problème étant systémique, la solution doit l’être aussi : c’est-à-dire qu’elle doit être globale, interactive et autorégulatrice. Elle doit faire intervenir un plus grand nombre de parties, c’est-à-dire augmenter la diversité. Elle doit, aux différents niveaux d’organisation, mettre en place des instances de régulation fonctionnant sur une logique de transparence. Elle doit enfin se doter d’organes de recherche et d’anticipation faisant appel à toutes les compétences disponibles dans le peuple de Dieu, en particulier chez les laïcs, pour répondre aux évolutions du monde. Ainsi, trois axes de réforme se dessinent pour sortir l’Eglise catholique de ce cléricalisme mortifère.

–          Passer d’une organisation hiérarchique et pyramidale à un modèle plus horizontale et collégial

Cette réforme ne présente en elle-même aucun obstacle doctrinal ou théologique mais se heurte simplement aux habitudes prises par les fonctionnaires de la Curie et aux intérêts de quelques hiérarques. Il faut d’abord instaurer une vraie collégialité entre le Siège romain et les évêques du monde entier. Voulue par le concile Vatican II. Cette collégialité suppose de décloisonner et moderniser les rouages de la Curie pour en faire des organes d’exécution au service des décisions stratégiques prises par le pape en lien avec le collège des évêques. Cela éviterait bien des erreurs de décision et surtout de communication. En regroupant entre eux certains dicastères, en simplifiant certains services, en remettant de l’ordre dans la Banque du Vatican, en créant un groupe de travail formé de quelques cardinaux proches, le pape François semble avoir pris la mesure de l’enjeu.
       Décentraliser l’administration de l’Eglise en donnant aux conférences épiscopales nationales, voire continentales ou sous-continentales, davantage de pouvoirs. Là aussi, il semble bien que le pape François ait l’intention d’aller dans ce sens.

Enfin, faire largement appel au mécanisme synodal, c’est-à-dire au rassemblement à Rome d’un groupe significatif d’évêques, représentatifs de l’épiscopat mondial et venus débattre d’un problème particulier. Prévu par le concile Vatican II pour faire vivre la collégialité, ce mécanisme synodal a été peu utilisé par Paul VI et Jean-Paul II, alors que François semble vouloir en faire un abondant usage puisqu’il en a déjà réuni deux : sur la famille et la jeunesse. Et l’on a vu, avec la publication en 2016 d’Amoris laetitia, d’excellentes retombées concernant la famille.

–          Accroître la diversité du personnel ecclésiastique, à la fois dans sa composition, son origine et sa formation

Quel naturaliste averti ne connaît le principe de variété requise du mathématicien et biologiste Ross Ashby ? Un principe qui se transpose aisément aux systèmes sociaux et veux que si ceux-ci sont trop homogènes dans leur composition humaine, ils perdent aussitôt en flexibilité et en créativité. Or tel est bien le cas de l’Eglise dont le clergé est composé d’hommes mâles, célibataires, souvent de même origine sociale (classe moyennes supérieures) et passés par le même moule de formation. En rétablissant le diaconat permanent, le concile Vatican II avait procédé à une timide ouverture : des hommes mariés et en charge de famille pouvaient désormais venir épauler les prêtres dans le service de l’Eglise.

Faut-il aller plus loin ? Le manque criant de prêtres et de responsables de communauté (les presbytres de la primitive église) militent pour le rétablissement de l’ordination d’hommes mariés qui a été de règle durant le premier millénaire de l’Eglise et que les Eglises orientales ont conservé. Le pape François ne semble pas y être opposé au moins pour certains territoires où la pénurie de prêtres est devenue dramatique. Ceci bien sûr ne suppose pas l’abandon du célibat consacré dont le maintien indispensable, pour une partie des prêtres, prendrait alors une grande valeur symbolique et de témoignage.

       Reste enfin à reconnaître la place des femmes dans l’Eglise. Sans elles et leur engagement le plus souvent bénévole, la plupart des services d’église (catéchèse des enfants, service de l’autel, préparation liturgique, chorale, etc.) ne fonctionneraient pas. Pourquoi alors, à l’image de ce qui a été fait pour les hommes, ne pas rétablir un diaconat féminin qui a existé dans la primitive Eglise(1) et qui perdure encore aujourd’hui dans certaines Eglises orthodoxes. Faut-il aller encore plus loin ? Pourquoi pas ! Mais plutôt que d’ouvrir aux femmes l’ordination à la prêtrise selon le modèle existant qui deviendrait alors unisexe (comme le voudrait les idéologues du genre), pourquoi ne pas imaginer un sacerdoce féminin distinct qui serait différent et complémentaire de celui des hommes. On afficherait ainsi en même temps le caractère fondateur e l’altérité sexuelle et la nécessité de l’alliance des sexes pour bâtir l’Eglise de Jésus-Christ. Les matériaux symboliques ne manquent pas dans le Nouveau Testament pour imaginer un tel sacerdoce, à commencer par la place donnée à Marie, mère de Dieu (théotokos) et mère de l’Eglise, ou encore le rôle joué par Marie-Madeleine, la première à avoir vu le Ressuscité et « apôtre des apôtres » selon Thomas d’Aquin.

–          Impliquer les laïcs chrétiens compétents dans la recherche théologique et morale

       Voici dix-huit siècles, la foi chrétienne a su se dire dans la pensée la plus performante de l’époque : la philosophie grecque. Aujourd’hui, la pensée la plus performante est celle qui dérive de la raison scientifique. Cette dernière est indispensable pour penser les questions concernant un cosmos en évolution et vieux de 14 milliards d’années, pour penser la nature de la Nature avec ses savants équilibres biologiques et écologiques, pour penser l’anthropologie et l’avenir de l’Humanité avec les neurosciences et les TIC (technologies de l’informatique et de la communication). L’Eglise doit-elle reprendre à nouveaux frais ce dialogue entre la raison et la foi ?

       Le pape Benoît XVI le souhaitait et c’est pourquoi il avait encouragé la réception par l’Eglise catholique de la riche pensée de Teilhard de Chardin, ce précurseur incompris, prophète d’un christianisme pour le XXe siècle. Le pape François marche incontestablement sur ses traces lorsqu’il cite Teilhard dans son encyclique Laudato si.

       Reste la question de la morale chrétienne qui doit devenir compréhensible sans cesser d’être exigeante. Malgré la prédication libératrice de saint Paul. L’Eglise catholique a en effet hérité pour partie de la morale de la Loi du judaïsme, morale à base d’interdits et d’obligations, de permis et de défendu. Or, dans une société de plus en plus complexe, affrontée à des questions inimaginables dans la société agraire de la Palestine du 1er siècle, il est impossible d’éclairer de cette manière les choix et décisions que doivent prendre les hommes. Il n’est plus possible de leur imposer un chemin pré-tracé car « le chemin se construit en marchant » selon une formule de saint Jean de la Croix ! Il faut leur proposer au contraire une orientation, le sens de la marche et seulement quelques balises sur la route.

       En matière sociale, économique, politique et maintenant écologique, l’Eglise catholique a su réaliser ce travail depuis l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII à la fin du XIX siècle jusqu’à l’encyclique Laudato Si du pape François en 2015. Mais dans les domaines plus traditionnels de la morale interpersonnelle, sexuelle, familiale, ce travail reste à faire. Et le fait qu’il ne le soit pas hypothèque gravement la crédibilité du message de l’Eglise catholique et sa réception. En insistant, comme il le fait dans son exhortation sur la famille Amoris laetitia, sur la miséricorde plutôt que sur la lettre de la loi, le pape François semble avoir compris l’importance de ce défi. Mais on a pu mesurer en même temps l’ampleur des oppositions rencontrées jusque dans la Curie par de telles disposition.

       On notera que toutes les propositions que je viens de faire pour décléricaliser l’Eglise catholique présupposent, pour être mises en œuvre, de s’appuyer sur une vision prophétique capable d’inscrire le vieux message chrétien dans le temps d’aujourd’hui, mais aussi de faire davantage confiance au peuple de Dieu inspiré par l’Esprit Saint pour trouver et mettre en musique les bonnes réponses, ce que l’on appelle en théologie le sensus fidelium.

       Il est révélateur que Teilhard de Chardin, voici 70 ans, ait pressenti tous ces défis dans en expliciter, bien entendu, les implications pratiques. Dans une lettre adressée le 7 octobre 1929 à l’abbé Christophe Gaudefroy brillant minéralogiste et collègue de Teilhard à l’institut catholique de Paris, il lui écrivait(2) : « il m’a parfois semblé que, dans l’Eglise actuelle, il y a trois pierres périssables dangereusement engagées dans les fondations : la première est un gouvernement qui exclut la démocratie ; la deuxième est un sacerdoce qui exclut et minimise la femme ; la troisième est une révélation qui exclut, pour l’avenir, la Prophétie ». Avec 90 ans d’avance, Pierre Teilhard de Chardin se montre une nouvelle fois un étonnant précurseur !

Gérard DONNADIEU

Source :
une nouvelle revue NOOSPHERE

(1)      Saint Paul, soi-disant misogyne, fait porter, et commenter à Rome son épître la plus longue et la plus savante (l’Epître aux Romains) par une femme, Phoebé, qu’il présente comme étant diaconesse de l’église de Cenchrées, port oriental de Corinthe, en précisant qu’elle doit accueillie comme une « sœur dans le Seigneur d’une manière digne des saints » (RO, 16, 1-2)

(2)       Pierre TEILHARD DE CHARDIN, Lettres inédites, Le Rocher, 1988, p.80