Jean-Paul Betbeze est un économiste et professeur d’université français

Longtemps, naïfs que nous sommes, nous avons pensé qu’il suffisait de « produire plus pour pouvoir partager mieux ». C’est ainsi qu’on a souvent cru pouvoir résumer l’histoire du monde. L’« économie de l’offre », pour augmenter le PIB, devait ouvrir la voie à « l’économie de la demande ». La première, « de droite », fonctionnait avec la seconde, « de gauche ». Il suffisait de « travailler plus pour gagner plus, et de négocier plus ». Mais c’est de moins en moins facile !

Tout devient plus tendu avec la double révolution démographique en cours : plus d’humains, plus vieux.Pas sûr que le gâteau ne croisse assez vite, moins sûr qu’il se partagera bien entre pays et générations. D’abord, il y a « de plus en plus de convives au banquet de la nature », comme disait Malthus, «démographie aidant ». Ensuite, il y a relativement plus de personnes âgées, « médecine aidant ». Les vieux restent souvent sur place, les jeunes bougent, pour un meilleur avenir. Naissent ainsi des migrations, même sans guerres, d’Amérique latine vers les États-Unis, d’Afrique et d’Europe de l’Est vers l’Europe de l’Ouest, avec leurs cortèges de problèmes.

La révolution de l’information fait empirer les choses. Faute de bonne formation, il devient techniquement moins facile d’accéder à une part décente du gâteau, à l’emploi. Il ne suffit pas de « travailler plus ». En même temps, tout le monde sait ce qui se passe à propos du gâteau, notamment que très peu de monde en obtient beaucoup plus, et beaucoup plus vite. D’abord, tout le monde sait presque tout. L’information se déplace plus vite en même temps qu’elle se déforme. Les fake news précèdent les news. Ensuite, les richesses se créent et se concentrent plus et plus vite que jamais. La révolution de l’information donne naissance à la guerre des innovations, puis à celle des shows pour convaincre assez d’adeptes et faire gagner un seul standard. Tant pis pour les losers. Voilà les GAFAM, entreprises dominantes mondiales avec les milliards de dollars de leurs propriétaires et les millions de leurs salariés. Elles aspirent, traitent et diffusent l’information, pilotent choix économiques, sociaux et maintenant politiques. En attendant la lutte contre Xiaomi et Huawei ?

Et la façon dont se partage le gâteau mondial peut avoir des effets sur notre santé.On sait que chez les moins riches la santé se dégrade, au risque de mourir plus vite. Mais chez les riches aussi, dit The Lancet ! La revue médicale britannique calcule que certes 11 millions de personnes seraient mortes dans le monde en 2017 de « mauvaise alimentation », mais 255 millions  souffrent de déséquilibres alimentaires qui réduisent leur espérance de vie. C’est trop de sel, de sucre et de viande, pas assez de céréales complètes et de fruits. Ouf : dans cette étude, la France s’en sort assez bien, classée après Israël et suivie de l’Espagne et du Japon ! Après elle, viennent le Royaume-Uni (23ème), les États-Unis (43ème). La Chine est loin derrière. Le gâteau chinois est plein de défauts écologiques, sociaux et nutritifs, et l’american cake de travers nutritifs, sociaux et écologiques !

Donc on mange différemment ce gâteau, en devenant plus exigeants et égoïstes. Plus exigeants, car il faut qu’il respecte la santé de tous. Donc pas de glyphosate. Pas de sucre ou de gluten qui font grossir ! Plus égoïstes donc : tant pis pour les producteurs de betteraves sucrières ou de cannes à sucre. Tant pis pour les paysans qui élèvent des vaches, disent les vegans. Il faut que la production respecte la nature, les animaux, l’écologie, et les générations futures. N’étant pas encore nées elles ne peuvent s’exprimer, ce qui permet à certains de parler pour elles !

Ce gâteau mondial est-il donc écolo ? Pas vraiment vous dira-t-on. Pour le produire, il faut gérer au mieux les ressources naturelles. Pour le cuire, ce n’est pas facile. Pire pour le transporter : ajouter de l’huile de palme, ce biocarburant qui vient d’Indonésie ou de Malaisie ? Sauf que l’Europe vient de dire qu’elle dénature les sols, pour cause de déforestation, donc en arrêtera les achats en 2030 ! Alors l’Indonésie menace de porter l’affaire devant l’Organisation mondiale du commerce, la Malaisie de boycotter les produits européens et, pire, d’aller acheter ses armes ailleurs !

Ce n’est pas d’aujourd’hui que partager un gâteau peut « gâter » la fête si on discute sur la taille des parts ! Mais c’est d’aujourd’hui que c’est infaisable, si on veut penser à tout !