Au G7 du Canada, en Europe et partout, Emmanuel Macron parle multilatéralisme, échanges équilibrés, renforcement de l’Europe, accord climat… En France, il poursuit sa démarche de modernisation, supposant que les trains rouleront, en attendant les débats sur la retraite par points et la privatisation complète d’Air France, qui promettent.

Mais les Etats-Unis s’éloignent, pour s’occuper d’eux seuls, donc les soutiens à Macron se font plus prudents. Mais en France, il a 57% de mécontents en mai 2018 selon Ipsos, contre 42% de satisfaits. Il y a un an, on comptait 38% de mécontents et 62% de satisfaits. Un tiers de « satisfaits » perdus, donc davantage de mécontents désormais : c’est certes mieux, en un an aussi, que la disparition de 4 satisfaits sur dix pour Sarkozy et de la moitié pour Hollande, mais c’est beaucoup. Les déçus du Macronisme sont les 65 ans et plus (58% de mécontents) et les employés (61%) : CSG pour les premiers, inflation et ordonnances pour les seconds sont passées par là.

Emmanuel Macron va-t-il continuer ses plaidoiries mondiales ? Va-t-il garder ici son rythme, faire « une pause » ou « du social » ? Qu’est-ce qui l’anime, comme de Gaulle hier (sautons les intérims) : courage immense, ego démesuré, rapport distant avec le réel ? Comment cela va-t-il finir : par un référendum manqué sur le Sénat, en 2019 comme en 1969 ?

« Non pas réformer la France, mais la transformer » : c’est l’idée d’Emmanuel Macron, plus que son projet. Moulins à embrocher de Don Quichotte ou textes à écrire et défendre (APL, retraites, ordonnances, Sénat, ZAD, Parcoursup…) ? Verrons-nous changer le pays ? En attendant, les critiques de tous bords montent, tandis que baissent les « marées populaires » : comment comprendre ce mouvement ? Les conseils pleuvent de ceux qui n’ont rien fait, ne peuvent ni ne savent rien faire et, surtout, ne veulent rien faire, sauf l’opposé de ce qui est proposé. Obéit-il aux « puissances d’argent » ou mène-t-il une quête chevaleresque ? Mais peut-il en être autrement, dans notre France ?

« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison ». On reconnaît le début des Mémoires du Général. La suite est tout aussi fameuse : « Le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang ; que, seules, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même ; que notre pays, tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur ». Mauriac parlant du Général : « Un fou a dit « Moi, la France » et personne n’a ri parce que c’était vrai ». Dur d’être Président ! Faut-il être « pas normal » ?

« Au fond, nous savons tous ici pourquoi nous aimons la France. Parce que chaque fois que d’aucuns l’ont cru prisonnière de la catastrophe, elle a su se redresser » dit Emmanuel Macron le 8 mai 2016 à Orléans. Filiation des politiques qui croient à une « essence du pays », ou qui se disent qu’il faut des moulins pour pouvoir changer « en même temps » les règles sur les produits alimentaires (par exemple). « Ne jamais subir, peser sur le destin du monde, c’est ce qui fait que les Français sont eux-mêmes et que la France reste elle-même… Hugo a là tout dit », poursuit Macron à Reims.

Nous aimons ces mots et ces envolées, mais ils nous suffisent moins qu’avant. Pourquoi ? Nos résistances aux changements vont-elles nous épuiser et nous faire sortir, encore une fois, de l’histoire, avant d’y revenir, en le payant cher ? Face à la « crise des banlieues », nous voulons un plan Marshall, milliards inclus, plus d’autres pour l’école, l’université, l’hôpital. Le cheminot va-t-il freiner le boulot (des autres), le sénateur décourager le startupeur ?

Pourquoi ne pas voir ce qu’exigent, et permettent, la révolution technologique, les mouvements autour de la Chine, du Moyen-Orient, de l’Afrique, avec ce repli américain ? Pourquoi refuser la réforme de l’apprentissage et les classes dédoublées (par exemple encore) ?

La France est en danger mortel d’égoïsme. Les « avantages acquis » des uns supposent que « les autres » puissent continuer à les financer : mais impossible, si rien ne change. « On ne fait rien de sérieux si on se soumet aux chimères, mais que faire de grand sans elles » : Cervantes, de Gaulle, Macron ?

Jean-Paul Betbeze est Conseiller économique de Deloitte et de diverses entreprises et Fédérations d’entreprises. HEC, Docteur d’Etat, Professeur en Sciences économiques (Paris Panthéon-Assas), il est également membre du Cercle des économistes, du Comité stratégique de l’AFIC, du Comité scientifique de la Fondation Robert Schuman et de l’Académie des Sciences commerciales.

Il a été chef économiste de banque (Crédit Lyonnais puis Crédit Agricole) et membre du Comité Exécutif de Crédit Agricole SA, et aussi membre du Conseil d’Analyse économique auprès du Premier ministre, de la Commission Economique de la Nation auprès du Ministre de l’Économie et du Bureau du Conseil national de l’information statistique