« Un écrivain, et rien d’autre », ainsi se définit Denis Tillinac, Ce pourrait être l’épilogue d’une vie qu’il a mené comme une balade en zigzags sur les routes de son imaginaire. On pourrait le retrouver dans sa maison d’édition au quartier Latin (la table Ronde), on pourrait le surprendre en Afrique dans les conférences de OIF. Ou le croiser en terre d’Ovalie avec André Boniface, l’apercevoir à l’Elysée en conciliabule avec Chirac. Mais comme il se joue des frontières, le voilà …..avant de reprendre son train pour la Corrèze. Puis de repartir à un autre bout de ses mondes intimes. Tout le passionne, surtout les coulisses et surtout les irréguliers. D’où une cinquantaine de livres crayonnés avec autant d’ironie que de tendresse. Car si Denis Tillinac n’aime pas son époque, il a de la sympathie pour les personnages qui tâtonnent aux marches de la gloire. Ou aux frontières du désespoir. Entre les lignes d’une prose de styliste, miroir parfois cruel des mœurs contemporaines, on perçoit les désarrois d’un écrivain.
Au final, Denis Tillinac s’est bien amusé. « Ta vie est un jeu ; n’en sacrifie pas la gratuité à des obligations. Un jeu tragique, souvent cruel et dont les cartes sont biseautées. Tout de même, ce «songe d’un songe» (Calderón), cet aléa si improbable et plus bref dans son genre que la vie d’un papillon, tâche d’en faire la marelle d’une cour de récréation. Émerveille-toi d’avoir sauté une case, avec cette gravité des enfants qui jouent. Émerveille-toi de tout et d’un rien en privilégiant l’envers poétique des êtres et des choses. Ta vie est un jeu amoureux ; n’en dilapide pas les mises sur les échiquiers dérisoires de l’esprit de sérieux. »
Il y a sans doute beaucoup à voir avec l’histoire d’un noblaillon breton mal dans sa peau, mal dans son siècle, qui a inventé le romantisme français en poursuivant les ombres de son ombre : Chateaubriant.
« Voilà, à son aube violentée par l’orage, l’envol du moi vers ses confins inexplorés, ses retours dans les cryptes de la mémoire. Voilà dans sa quintessence toute l’aventure  » moderne « , et elle touche à son terme. Si je vais béer devant le Grand-Bé, c’est en désespoir de cause. La mort de cet écrivain génial sonne par anticipation le glas de toute illusion littéraire, et de cela je ne puis me consoler. J’en fais état pour dire ma dette, ma gratitude de fils indigne »
Mais aussi avec Simenon :  » Simenon est le plus grand écrivain occidental du XXe siècle. Peut-être même est-il le dernier ; en tout cas, il parachève un cycle inauguré par Montaigne, l’histoire d’une littérature centrée sur l’exploration des arcanes de l’individu. L’antihéros simenonien condense les fatalités qui enténèbrent le destin de l’homme moderne. Son moi inconsistant, dépossédé, acculturé et immature, tournoie comme un fétu aux quatre vents de pulsions innommables. Sa teneur en tragique est plus pure et plus dure que celle du Roquentin de Sartre, du Meursault de Camus, du loup des Steppes de Hesse ou de l’homme sans qualités de Musil.  »
Denis Tillinac se veut et se vit « réac » au sens plein du terme : en réaction contre les tendances lourdes de son époque. S’il a soutenu des politiques, notamment son ami Chirac, c’est par le jeu d’une fidélité personnelle et il n’a jamais appartenu à un parti, un syndicat, une maçonnerie, jamais renoncé à sa liberté. Comme le « mécontemporain » de Finkielkraut, il se sent totalement en exil dans le monde actuel. Qu’il juge trop mercantile, trop mécanique, trop inélégant, trop harcelant, trop immanent.
« Réac » métaphysique et esthétique qui fait l’apologie du détachement, de l’intériorité, de la mélancolie…
« Sois le condottiere de tes désirs, pas leur délégué syndical !
Prends tes distances avec le goût du jour. C’est ton inconsistance qu’instaurent la rotation accélérée des stocks d’un imaginaire concassé par l’info en boucle, le débat en cours, le spectacle en vogue, le dernier sondage, le dernier scandale. Éloigne-toi du bruitage de l’«actu» pour n’être pas frappé de surdité quand les vents de l’Histoire se mettront à hurler. Débranche-toi sans craindre d’être largué. Désintoxique-toi. Sois inactuel… »
Mais le fond de sauce est teinté de foi chrétienne ; un catholicisme du genre anachronique :
« Tout l’occident –croyant, agnostique, athée – a hérité en ligne directe d’une culture catholique, au sens large, qui détermine ses gouts et ses couleurs, ses réflexes moraux, ses options politiques, son approche de la liberté et de la féminité, sa métaphysique, son esthétique. D’aucuns s’en croient émancipés. Ils s’abusent. Ceux notamment qui prétendent instaurer le Paradis en ce bas monde. Mais aussi ceux qui érigent le doute en absolu pour se claquemurer dans un scepticisme. Lequel rime avec cynisme, et alors le nihilisme n’est pas loin.
J’ai servi la messe, fait ma première communion, puis la solennelle, en passant par le confessionnal pour solder l’ardoise des péchés, mortels et véniels. Lourde, l’ardoise, mais une piété sincère, encore qu’hétérodoxe, équilibrait mes inconduites
Confesser sans fausse pudeur mon enracinement dans le catholicisme ne me conduit pas à dédaigner le judaïsme, l’islam, les christianismes séparés de l’Eglise, les sagesses issues de l’hindouisme ou du bouddhisme. Dieu le Père ne fait pas d’exclusive, la promesse de salvation de Son fils vaut pour la multitude éparpillée sur le globe, et l’Esprit Saint habite les âmes qui me méritent, de quelque chapelle qu’elles se réclament. Voire d’aucune. J’ai du respect pour la piété pourvu qu’elle soit sincère et ne jette pas l’anathème
Toutes les équivoques qui chahutent le cœur d’un mortel, et dans mon cas menaçaient de tourner à l’aigre, ont trouvé au sein du catholicisme un mode de cohabitation ; il en est résulté une manière d’équilibre de funambule qui m’a immunisé contre le désespoir, à tous les âges de ma vie. Même à l’adolescence, quand la foi bat de l’aile en rasant les murs. Sans le catholicisme, j’en serais là : un fétu humain tâtonnant en aveugle dans le maquis de mes désirs y compris le moins fallacieux, le désir d’éterniser ce que j’ose appeler immodestement mon âme.
Pour ma part, je ne boude pas ma joie d’appartenir à l’Eglise catholique, apostolique et romaine. C’est un privilège que je ne méritais pas, qui me comble et qui m’oblige. Je lui dois ma façon de prier, de poétiser, de rêver, d’espérer, de douter. Mes harmoniques intimes. La teneur de mes insoumissions. La texture de mes ébahissements. L’amour éperdu pour la Création et le trop peu d’amour pour mon prochain. Mon patriotisme qui, grâce à l’Eglise et par l’intercession de nos saints de terroirs ne risque pas de tourner au nationalisme. Le socle de ma culture en somme y compris mon aversion pour la théocratie. »
Pour autant Denis Tillinac n’est pas un « écrivain catholique » non plus qu’un romancier de terroir (la Corrèze) ou un écrivain franchouillard :
« La France, je l’aime corps et biens, en amoureux transi, en amant comblé. Je la parcours, je l’étreins, elle m’émerveille. C’est physique. J’aime enchâsser l’or et le sang de son histoire dans la chair de sa géographie. Il en résulte un patriotisme de facture rustique, un peu comme la foi du charbonnier…  » Je suis français au naturel et j’en tire autant de fierté que de volupté. J’ai pour ce vieux pays l’amour du preux pour sa gente dame, du soudard pour la servante d’auberge, de l’érudit pour ses grimoires, du paysan pour son enclos, du bourgeois pour ses rentes, du croyant des hautes époques pour les reliques de son saint patron… J’ai la France facile, comme d’autres ont le vin gai; je l’ai au cœur et sous la semelle de mes godasses. Je suis français, ça n’a pas dépendu de moi et ça n’a jamais été un souci. Ni une obsession. Toujours un bonheur…
Ces racines m’ont offert gratis le matériau de ma poétique : autour de deux clochers, mon âme terrienne et plébéienne a exercé une manière de souveraineté sur quelques arpents, en sachant toujours ou s’achèverait la comédie : les miens sont empilés tout près, dans les cimetières de famille. Ça donne du recul, et finalement de l’insouciance. Puisque aussi bien je les y rejoindrai, c’est un peu comme si j’y étais déjà
La France que j’aime n’est pas théorisable, c’est une lanterne magique qui offre à mes fringales d’éblouissements des décors somptueux, des personnages hauts en couleur, de belles chimères, un entrelacs de prouesses et de galéjades embuées de regrets, car la France, on la rêve immaculée et elle a du sang sur la mémoire
Ce n’est pas rien d’être Français : quinze siècles au moins nous assignent un rôle. Lequel ? On ne sait pas, on a juste le sentiment qu’un privilège aussi inouï exige sa dime. A défauts de prouesses, puisque le temps de la chevalerie semble révolu, le devoir de Français exige de nous la conscience de notre aubaine et l’affichage de notre bonheur. »
Denis Tillinac évite les pièges du dogmatisme et « préfère le sourire de l’humour au fiel de l’engagisme, les idées qui émeuvent à celles qui mobilisent, les affinités électives aux fraternités partisanes. »
Tillinac c’est aussi un style singulier, une manière de colorer le récit de nuances subtiles et décalées. Loin du procédé, il s’agit plutôt d’une respiration qui épouse les ondulations de la conscience dans un phrasé à la fois poétique et distancié : « Par prudence, Pierre Merlaud répugnait à convoquer les fantômes de sa jeunesse. Elle risquait de lui demander des comptes ; il n’avait plus les moyens de les régler. Passé la quarantaine, la moindre évocation de nos années d’apprentissage dégénère en bilan. On se souvient d’avoir désiré un destin ; on n’a guère consommé qu’une existence. » (Incipit de « A la santé des Conquérants »)