Jean-Paul Betbeze, né à Bagnères-de-Bigorre le 6 septembre 1949, est un économiste et professeur d’université français.

Q : lors de manifestations de soutien à Donald Trump, des supporteurs arborent un panneau avec cette seule lettre. On les dit d’extrême droite, ultra-connectés.  Ils naissent en octobre 2017 sur des forums de discussion, après des messages d’un anonyme qui aurait eu accès à des documents ultrasecrets du gouvernement. Depuis, les analyses se multiplient, avec l’idée que nous sommes manipulés par des politiciens (Clinton, Obama…) ou des ploutocrates (Soros, Rothschild…). Contre eux, Donald Trump veut « vider l’étang » (Washington), annonçant « le calme avant la tempête », mots paraît-il symboliques. Voilà pourquoi il est victime d’une telle chasse aux sorcières, par exemple sur des liens avec la Russie, à moins qu’il ne s’agisse selon d’autres « analystes » d’un « paravent », destiné à détourner l’attention, pendant qu’il avance. Et ainsi de suite.

D’un côté, la théorie du complot se répand partout, ne reculant devant rien. Si quatre personnes sont tuées à Strasbourg le mardi 11 décembre, c’est peut-être, pourquoi pas, sûrement (rayez la mention inutile) pour que ces radios et télévisions qui répètent une nouvelle par jour, en changent. Alors, elles ne parleront plus des « gilets jaunes » ! Is fecit cui prodest : l’a fait (le crime) celui à qui il profite, autrement dit : « le pouvoir ». Dans le complot, il y a toujours recherche d’une cause simple et unique, évidemment pas celles dont on nous abreuve, preuve qu’un groupe puissant agit en sous-main pour nous égarer.

D’un autre côté, les fake news brouillent les faits. Donald Trump nous dit que des puissances médiatiques et intellectuelles travestissent le réel, corrompent nos valeurs, pour affaiblir et diviser « le peuple ». Les nations se perdraient ainsi. Mais qui les produit ? Les fake news sont des mensonges, avec des données tronquées, des montages photographiques ou cinématographiques. Elles font douter les uns, renforcent les préventions des autres. De mieux en mieux fabriquées et surtout ciblées, elles deviennent plus difficiles à démonter.

Les thèses complotistes ont des bases communes. Un seul groupe est derrière, même s’il change : ethnique (les arabes), religieux (les juifs), politique (liberal américain ou des deux extrêmes), économique (ultrariches, entreprises pharmaceutiques…), intellectuel (le groupe de Bilderberg), composite (Francs-maçons, Illuminati…), étatique (Russie, Chine…) ou technologique (ces GAFA qui stockent nos données personnelles). La double nouveauté actuelle est l’implication massive d’états (Russie, Chine…) et l’expertise croissante de personnes privées dans la gestion des réseaux sociaux et la diffusion de messages « viraux ».

Le difficile de ces thèses est leur réfutation. Réfutation technique avec des groupes de fact checkers qui doivent les disséquer. Fact checkers auxquels il faut croire, mais qui sont toujours en retard d’une autre vague de fake news ! Réfutation factuelle surtout : difficile de dire que le Président Bush n’est pas à l’origine des attentats du 11 septembre 2001… puisqu’il a été réélu ! Difficile de s’opposer à ceux qui pensent que le Président Obama est né au Kenya… puisque ses collaborateurs publient la photo de sa carte d’identité ! Nier un fait prouve qu’il est vrai. Et tout est alors bon pour renforcer l’histoire qui est avancée. Le complotisme est hyperphagique.

Mélange de vrai et de faux, le complotisme est remarquablement efficace pour mettre en avant les positions extrêmes. Il attire, « fait le buzz », polarise. Adolf Hitler dans Mein Kampf ne s’y était pas trompé : « L’art de tous les vrais chefs du peuple de tous les temps consiste surtout à concentrer l’attention du peuple sur un seul adversaire, à ne pas la laisser se disperser… Au contraire, la conviction que les ennemis sont multiples et variés devient trop facilement, pour les esprits faibles et hésitants, une raison de douter de leur propre cause ».

Pas de surprise si le complotisme est en expansion dans ce monde si complexe où foisonne le mensonge et où, surtout, places et rangs sont en train de bouger, avec la révolution technologique en cours. Le complotisme avance en offrant des explications simples, « puisque la contingence… est devenue la loi suprême (de ce monde) et que les êtres humains ont besoin de transformer constamment (leurs) conditions chaotiques et accidentelles en un schéma d’une relative cohérence » nous dit Hannah Arendt. Le complot pour comprendre ? A nous de le comprendre, pour le battre.