Voilà maintenant cinq ans que j’alterne entre deux prénoms ; à la première poignée de main, on me demande souvent lequel utiliser.

C’est une mesure de courtoisie qui me plaît ; j’ai maintenant le luxe de pouvoir choisir.

Je réponds presque invariablement « appelez-moi Christine », car bien évidemment, j’aime m’y échapper dès que je peux – c’est le charme de l’alter ego ; on est toujours là, mais il n’y a plus l’amer besoin d’être soi-même.

Cette interview de Gainsbourg par Gainsbarre m’a toujours frappée ; c’est un mec qui dialogue avec son humeur la plus folle, la plus triste. Cette conversation en cache bien d’autres.

A la vérité, rien n’est caché : il se décortique, se déconstruit.

Multiplier les prénoms a quelque chose d’enivrant ; ils sont des extensions, parfois des bras armés ; ils donnent du courage pour être meilleur ou pire.

Ils fonctionnent exactement comme le sens de l’humour : nous sommes à vif, mais sous un autre angle.

Dès que je peux, je me fais appeler Christine, parce que je suis émue qu’on salue mon humeur la plus folle, la plus triste, comme j’ai pu la saluer moi-même en composant ma toute première chanson.

Ce soir, j’ai fait un concert à Lyon sur le fil. La ville, sans doute, me rappelle trop de choses – c’est ici que le système de survie s’est mis en place. Je me suis souvenue, ce qui a rendu chaque mot tranchant, chaque visage dangereux. Je me suis excusée, plusieurs fois, car le carburant était curieux. C’est, finalement, une leçon d’humilité ; peu importe où j’irai, et avec quels muscles, ce qui m’anime est pour toujours cette colère, cette toute première Christine, cette astuce de jeune fille ingrate qui cherchait un ultime chemin de traverse.

Et même si je me rêve mécanique, si je continue de fantasmer la performance comme absolument parfaite et le corps comme radicalement décidé, il y aura toujours cette grêle sous ma peau, ces mots qui m’étouffent, ces émotions dont je ne sais que faire, qui m’arrachent des gestes étranges, des gueules. Chaque année qui passe, Christine devient la ruine de la nouvelle Christine, et mes larmes de ce soir étaient les premières pierres, celles que je ne parviens jamais à retenir, celles que j’ai goûtées juste avant de commencer à vous écrire.

Je suis dans ma chambre d’hôtel, et je fais défiler les photos de ma page Facebook officielle, comme si retracer encore une fois la chronologie pouvait me rassurer – il y a un devant, un derrière, un avant et un après. Maintenant, j’ai simplement envie d’être juste et généreuse. Merci pour votre bienveillance ce soir.