A entendre ces responsables syndicaux, c’est pour défendre le service public – et donc les usagers – qu’ils sont en lutte. En réalité, les durs qui tirent les ficelles des blocages dans les transports ne pensent qu’à leurs intérêts corporatistes. Voici leurs visages.

La France, championne des grèves ? Plus vraiment. Le ministère du Travail le confirme, la « conflictualité » ne cesse au contraire de s’y réduire. Selon les comptages officiels, 0,13% des entreprises ont connu un débrayage en 2015, contre 0,20% en moyenne au cours de la décennie précédente. En nombre annuel de journées de travail perdues, nous en sommes à 70 pour 1.000 salariés, contre plus de 250 dans les années 1970. En fait, le mythe des irréductibles « gréviculteurs » tient aujourd’hui à un seul secteur, le transport. Non seulement les arrêts de travail y représentent le plus souvent une gêne considérable pour les usagers, mais ils sont restés très courants. Les contrôleurs aériens français sont responsables à eux seuls de 50% des mouvements en Europe, alors qu’ils pèsent 20% de l’effectif du Vieux Continent. En moyenne, les syndicats de la SNCF déposent un préavis tous les trois jours, et Air France gère deux grèves par an. Quand les stewards-hôtesses décrochent un avantage, le personnel au sol se met en branle, ce qui motive les pilotes, etc.
Pour les entreprises concernées, la facture de ces conflits est parfois chiffrable à l’euro près : la SNCF, par exemple, sait exactement combien lui auraient rapporté les TGV restés à quai. En revanche, pour les millions d’usagers concernés, le coût économique personnel et psychologique de ces blocages est infiniment plus difficile à calculer. De même que les dégâts générés pour l’économie française. Les ports français, par exemple, ne se remettront probablement jamais des 150 jours de grève que les dockers de Marseille ont cumulés entre 2008 et 2010. Leur interminable mouvement a fait fuir sans retour vers Rotterdam ou Barcelone un grand nombre d’armateurs, si bien que la France se retrouve désormais nation maritime de seconde zone. Mais il en faudrait plus pour décourager nos champions de la grève. Portaits de 11 syndicalistes CGT, SUD, FO…
Laurent Brun, secrétaire national de la CGT Cheminots, a fait perdre 249 millions à la SNCF l’an dernier
Il est contre la concurrence, contre la fin du statut, contre le client (il n’y a que des « usagers ») mais pour… la grève. A 38 ans, ce fils et petit-fils de cheminot encarté au Parti communiste, devenu très tôt permanent syndical, est un pur apparatchik. Quand il n’organise pas le blocage des gares, sans aucun état d’âme pour les usagers bloqués, il s’occupe avec ardeur des fins de mois de son syndicat. Pendant des années, il a ainsi organisé avec d’autres militants le détournement d’une partie des ressources du comité d’établissement SNCF de Lyon, au profit, entre autres, de son organisation. Prise la main dans le sac, la CGT a été condamnée en 2013 à une amende de 40.000 euros par le tribunal
Hervé Techer, délégué central SUD RATP, met 200.000 personnes dans l’embarras chaque fois qu’il bloque le RER A
L’appel à la grève le 10 juin 2016, date d’ouverture de l’Euro de foot, contre une loi travail qui ne concernait pas la RATP, c’était lui. A la tête de son syndicat minoritaire (SUD RATP a recueilli 15% des voix aux dernières élections professionnelles), ce militant radical dénonce depuis des années la collusion entre la direction et une CGT gavée d’argent, et se pose en alternative. Avec son organisation, il lance peu de mots d’ordre de grève générale mais affectionne les mouvements ciblés (RER A et B en décembre 2016, ligne 12 du métro en janvier 2018, etc.) et inattendus. Pour contourner la loi de 2007 qui impose une concertation et un délai de treize jours avant un débrayage, SUD RATP a déposé en février 2015 un préavis perpétuel et illimité couvrant toute la régie. Du coup, chacun peut se mettre en grève sans prévenir.
Tony Hautbois, secrétaire général de la CGT Ports et Docks, a contribué à faire descendre la France au septième rang européen pour le trafic des conteneurs
Leur dernière grande grève remonte à 2011, mais attention, les dockers sont là. A preuve, en octobre 2017, le gouvernement leur a immédiatement fait des concessions sur la loi travail, pour qu’ils se tiennent calmes. Un porte-conteneurs en rade, attendant le déchargement, coûte 10.000 euros de l’heure à son armateur… Tony Hautbois, l’homme fort de la CGT du secteur, le sait et ne se fait jamais oublier longtemps : grève à Saint-Malo en décembre 2017, à Ouistreham en mars 2018… Les armateurs le savent aussi. Du coup, ils ont peu à peu déserté les ports français, faisant perdre à notre pays des dizaines de milliers d’emplois directs et indirects. Selon Lloyd’s List, l’Hexagone n’occupe plus que le septième rang européen pour le trafic des conteneurs, alors même qu’il possède la meilleure façade maritime du continent.
Philippe Evain, président du Syndicat national des pilotes de ligne (SNPL), fait perdre à Air France 10 millions par jour de grève
C’est l’archétype du corporatiste. Il joue en ce moment la carte de l’unité syndicale, mais chacun sait qu’il défend l’aristocratie des pilotes d’Air France (65% votent SNPL), sans considération pour les petites mains de l’aérien. Alors que les pilotes de la compagnie figurent parmi les mieux payés du monde, il exige 6% d’augmentation et multiplie les journées de grève sans aucune considération pour le maintien du service public. Philippe Evain s’est battu (en vain) pour que les pilotes disposent de toilettes privées à bord, ce qui aurait fait perdre une rangée de sièges et des millions d’euros de recettes sur toute la durée de vie d’un avion. Plus intransigeant que sa base, il ergote sur la création de la filiale low-cost Boost, alors qu’elle est approuvée par la majorité des pilotes. Sa collègue Véronique Damon, unaniment appréciée pour son sérieux, a démissionné du SNPL l’an dernier, exaspérée.
Grégoire Aplincourt, président du Syndicat des pilotes d’Air France (Spaf), a contribué à bloquer 20.000 passagers dans les aéroports le 22 février dernier
Minoritaire (21%) mais en progression, le Spaf a trouvé la martingale pour se faire entendre : le préavis de grève les jours de grand départ en vacances, comme ceux de février en 2014 ou le chassé-croisé du 30 juillet, en 2011. Grégoire Aplincourt, son leader, rêve de déboulonner le SNPL. La rivalité entre les deux organisations explique la radicalité de leurs revendications actuelles et la multiplication des débrayages, sans aucune considération pour les passagers (et pour la santé de leur compagnie qui demeure très fragile).
Meyer, secrétaire fédéral de SUD Rail, a contribué à faire annuler 250 trains sur le RER A, le 12 décembre dernier
Cet ancien conducteur de convois de marchandises, devenu secrétaire fédéral du syndicat SUD Rail en 2016, trouve la CGT trop molle, ça veut tout dire. Lui n’a pas appelé à deux jours de débrayage toutes les semaines, mais à une grève générale illimitée de la SNCF jusqu’au retrait de la réforme Macron. Sans doute compte-t-il sur cette stratégie de surenchère pour rafler la mise auprès des cheminots aux prochaines élections professionnelles de novembre 2018. En sourdine, il chercherait à négocier avec la direction une compensation à la suppression des comités hygiène et sécurité (CHSCT), qui emploient plus de 400 permanents à la SNCF ! SUD, moins riche que la CGT, aurait du mal à s’en passer.
Jacques Eliez, secrétaire général de la CGT-RATP, impose le maintien de 4.000 salariés en sureffectif à son entreprise
Lui n’a même plus besoin de faire grève pour obtenir satisfaction ! Pour le gouvernement, l’interruption du service des bus, des métros et du RER parisiens est en effet la pire catastrophe sociale qui se puisse imaginer – le souvenir de 1995 est encore bien présent dans toutes les têtes. Du coup, un seul froncement de sourcils de cet ancien conducteur de rames suffit à faire plier l’exécutif et la direction. L’Etat, par exemple, n’a pas attendu qu’il passe aux actes pour reporter l’ouverture à la concurrence des transports parisiens à… 2039. Pour éviter d’affronter son courroux, la direction continue pour sa part d’accorder des dizaines de postes de permanents à son organisation. Et elle a évité de grimper aux rideaux lorsque la Cour des comptes a remis un rapport incendiaire sur la gestion du CE par ses équipes militantes…

Norbert Bolis, secrétaire national CGT Aviation civile, a fait perdre l’an dernier 1 milliard d’euros à l’économie avec ses grèves d’aiguilleurs du ciel
Bien que son organisation soit minoritaire chez les 3.000 aiguilleurs du ciel (elle ne recueille que 20% des voix), il continue de faire la loi dans les tours de contrôle. Alors que son principal rival, le SNCTA (Syndicat national des contrôleurs du trafic aérien – 50% des suffrages), est sorti de la gréviculture – séduits par la privatisation du contrôle aérien en Espagne, qui a entraîné des augmentations de salaire pour les contrôleurs, il est désormais ouvert aux évolutions – Norbert Bolis continue de privilégier le conflit. Et il arrive à paralyser une partie du trafic sans un seul gréviste ! Dès qu’il dépose un préavis, la direction générale de l’aviation civile (DGAC) demande en effet par précaution aux compagnies d’alléger leurs programmes de vols. Du coup, c’est le bazar dans les aéroports, même quand les contrôleurs choisissent finalement de ne pas débrayer. Diabolique.
Mehdi Kemoune, CGT Transports, a ruiné la campagne de pub à 80 millions d’Air France avec l’affaire de la chemise arrachée
La chemise arrachée du DRH en 2015, coup terrible à l’image mondiale d’Air France, ce sont ses troupes, chauffées à blanc. Dès le prononcé du jugement, en novembre 2016, ce chef de cabine à Air France, devenu secrétaire général adjoint de la CGT de la compagnie, annonçait lui-même que les condamnés feraient appel. Ce militant radical espère décrocher un jour la tête de la fédération CGT des transports. Il n’a pas encore le pouvoir de blocage, mais le jour où il l’aura…
Jérôme Vérité, CGT Transports, a mis à sec 4.000 stations-service en mai 2016
Son élection à la tête de la fédération des transports CGT a été invalidée en octobre 2017 sur fond de querelles internes, mais il tire toujours les ficelles dans l’ombre du secrétaire général officiel, son ami Fabrice Michaud. Entre autres faits de gloire, ce partisan de la lutte dure, devenu militant professionnel à 24 ans, est à l’origine du blocus des dépôts de carburant en mai 2016, juin 2017 et septembre 2017. Tantôt il s’agit de lutter contre la loi El Khomri, tantôt de réclamer un 13è mois pour les chauffeurs, tantôt de torpiller le projet de loi travail. La méthode est toujours la même : il suffit d’une trentaine de conducteurs déterminés pour paralyser un dépôt d’essence et mettre la pagaille dans les stations-service de la région. Du cousu main pour faire céder le gouvernement. Effrayée par cette menace, la ministre du Travail Muriel Pénicaud n’a mis que quelques jours en septembre dernier pour accorder aux routiers des dérogations sur les articles de la loi travail qui les inquiétaient.
Helmi Mamlouk, secrétaire général FO-CAPA-VTC, a coincé l’an dernier 15.000 automobilistes sur l’autoroute du Nord
Toute perturbation dans les transports en commun profitant aux VTC, on ne l’entend pas en ce moment, mais attention à Helmi Mamlouk. L’A1 bloquée en novembre 2017 par les VTC, les locaux d’Uber à Aubervilliers envahis en janvier dernier, c’est lui. A 38 ans, ce fils d’une délégué FO Santé est à la fois syndicaliste et patron : il a cofondé la plateforme Airport-cab.fr, qui veut rivaliser avec Uber. Spécialisée dans la desserte des aéroports, elle vise 1.000 chauffeurs adhérents. Et autant de bloqueurs potentiels…